SALOMON.
BALKIS, reine de Saba.
DOUBLEMAIN.
ROBOAM.
LE VIZIR ASSAF.
J'ai vu le vizir Assaf errer, son cimeterre à la main, autour de la salle de cristal, car la salle a trois cent soixante-cinq portes, et il ne sait par laquelle j'entrerai pour aller vers son maître. Je ne veux pas tout de suite prendre l'âme de Salomon, mais je voudrais quelque chose qui émane de lui et participe de sa sagesse et de la splendeur de son corps. Je veux avec mes ciseaux verts cueillir une touffe de la candeur de sa barbe, du moins: puisque son crane ferme comme une voûte polie le cellier de son cerveau, où des djinns savants brassent son intelligence. Mais quand j'aurai avec mes ciseaux tranché ce tentacule visible de l'esprit du roi des prophètes, la feuille de laquelle pend le principe de sa vie croulera de l'arbre Sidrat-Almuntaha, l'oiseau vert absorbera son âme et son corps astral naviguera à l'ombre de mes rames sur les eaux calmes qui encorbellent le paradis des croyants.
Plaise à Dieu que cette satisfaction me soit laissée, et que je ne trouve pas en frappant à l'une des portes de la salle de cristal - je préférerais croiser mes ciseaux minuscules contre le cimeterre circulaire du vizir - le cadavre étendu sur le parquet transparent, l'âme envolée vers les hauteurs où perche le simurg, et le corps astral flottant dans l'air mobile pour venir s'asseoir à l'avant de ma barque, derrière moi, m'avertissant par son poids léger mais sur ma barque encore plus frêle, qu'il faut que je rame vers la justice d'Ankir et de Menkir.
Mon guide m'attendait dans la barque pareille à la carapace d'un escarbot desséché. Et je n'ai point vu d'abord le marais, semblable à la robe d'un paon vert, à cause des myriades pressées des yeux des lentilles, et je n'ai point vu la face de mon guide, non plus qu'il n'a vu la mienne. Son dos m'est apparu lamé de bronze, ou couvert d'écailles très semblables à des feuilles de myrte, comme sont celles de la couleuvre. Et ses bras très longs se perdaient dans l'eau latérale, comme si le grand escarbot des marais, dont la carapace était notre barque, eût ramé avec la paire médiane et velue de ses pattes. Et après la vision de son dos vert, des hommes rouges à figure d'oiseau et aux robes droites passèrent successifs devant mes yeux des deux côtés de la barque, et par plusieurs fois ils appelèrent DOUBLEMAIN.
Et avec le mouvement je perçus l'eau et la fin de la croûte des lentilles, à quoi succéda une glace plus mobile.
Des êtres tels que des ufs de mercure solide écrivaient et décrivaient tous les nombres et le signe de l'infini, glissant leurs éclairs sur la tôle de sable. Je détournai vers eux mes regards du rameur, et réapparurent les hommes rouges. L'un dit:
-Doublemain ! que portes-tu dans ta barque rongée? N'est-ce pas Salomon? Quoi de plus beau que l'utile et des pots de terre superbement rangés?
Et cet être encore non sorti des limbes dit que son nom d'homme serait dans le futur Xénophon.
-Paix! s'écria mon guide, parlant aux hommes rouges ou avertissant les patineurs d'hydrargyre précédant la barque; paix! ou l'eau polie à ma voix va devenir boueuse et mobile, et vos pieds d'acier s'enliseront aux os de la terre.
Ayant dit, il rame.
-Quoi de plus beau, dit Xénophon, que des plats géométriquement disposés?
Et il s'écarte, chassé par un grand insecte long marchant sur l'eau avec des membres en forme de fils.
Aux voix et aux bruits, les ufs de mercure gyrants éclatèrent sur l'eau en déployant des ailes de viande et saignèrent dans l'air le sang des pins; des êtres plats semblables à des pieds cornus traînant des talonnières déplumées se soulevèrent vers la face de l'eau comme les écailles de la vase. Doublemain murmura qu'il était temps qu'il plongeât ses bras jusqu'au Livre et feuilletât Hydrophilus.
Et il exhuma du profond un escarbot monstrueux, couleur de poix, le ventre triangulaire vitré comme une fenêtre sur son cur, I'établit dans la barque sur le chevalet de ses pattes, et, ouvrant à deux battants les élytres, feuilleta les ailes dépliées. Détournant ma vue vers le marais, je vis réapparaître la forme rouge, et Xénophon ricana:
-Tu n'inscriras pas Salomon.
Doublemain penché sur le vivant triptyque le souleva avec courroux; et il sembla qu'il tînt sur l'avant de la barque une proue, et au milieu de la barque une voile claquante et sonore, et par-dessus la voile une oriflamme déroulée, et parmi une lanterne rougeoyante. Et il crucifia au mât le grand escarbot, les ailes ouvertes flottantes, les côtes triangulaires et vitrées luisant roses. La barque vogua plus vite et s'enfonça dans les brouillards gris parmi des formes cendrées. Et au moment d'abandonner la région claire, Xénophon dit:
-Quoi de plus beau, ô Doublemain, que des paires de chaussures alignées selon l'ordre militaire? Tu portes Salomon, ha, ha, et son âme.
Et nous fûmes sur une eau déserte, le carrousel de métal gyrant toujours, derrière nous maintenant, sous le ciel bas. Des bulles crevaient avec une petite fumée. Contre nous vrombissait le supplice de l'escarbot.
Et nous revinmes au milieu de la fuite dispersée des êtres de l'eau, Doublemain retourné dans la barque pointue aux deux bouts qui n'avait pas viré, ramant face à ma face, et disant:
-Hydrophilus, pardon! je me prosterne devant ton dos courbe et l'angle dièdre de ton ventre. Permets que je m'approche sans peur et te décloue. Le bourdonnement de tes ailes autour de ton corps strident est épouvantable. Livre, ferme tes feuillets où j'ai failli inscrire la hideur sans âme. Hélène ! Hélène! Voici le corps étranglé artificiellement au milieu qui a la prétention de figurer le signe de l'infini quand il est couché; à la partie supérieure, les deux glandes meurtries et excoriées au centre qui se décomposent et se dissolvent quand un être inconscient, avant d'avoir acquis la noblesse de broyer des os, doit commencer à vivre de putréfaction, après être éclos du sang et de la sanie d'une tumeur percée, parce qu'un homme a inconsidérément uriné vers la touffe de moisissure qui dissimule la honte et la plaie toujours suppurante de la bouffissure inférieure. Hélène ! l'homme ne peut plagier l'usage de cette plaie qu'en offrant comme simulacre l'issue condamnée par Dieu à excréter les immondices du corps. Hydrophilus! toi qui te repais, comme tous en enfer, d'excréments, emporte celui-ci (peut-être alors excuseras-tu ma récente violence) et emporte aussi sur ton ventre et contre tes trachées de l'air respirable parmi la vase du marais, car (Hydrophilus disparut sous l'eau, vers le pays des vivants, me pétrissant entre ses pattes) je ne vois point s'élever vers la surface de l'eau la petite bulle qui éclate en fumée et prouve que le corps sait expirer une âme.
Quand il eut dit, sur notre fuite glauque plana le vol brisé du reflet de ses rames.
C'est en vain que j'ai un anneau formé de quatre pierres me donnant toute autorité sur le monde des esprits, des animaux, de la terre et des vents. Je ne me souviens plus des devises inscrites sur les quatre pierres, mais de la maxime de l'aigle, que, si longue que soit la vie, elle n'est qu'un long retard de la mort. Et je me souviens aussi de la sentence du coq: Pensez à Dieu, ô hommes légers. Mais la plus belle maxime de toutes est celle du faucon, qu'il faut avoir pitié des autres hommes. Pour obéir aux deux maximes du faucon et du coq, je voudrais avoir achevé mon temple, afin que Dieu soit dignement glorifié après moi parmi les hommes. Après ma mort, aucun homme ne pourra manier mon anneau sans être réduit en cendre, et les esprits qui à mon commandement édifient le temple se disperseront dans un tourbillon.
Il ne serait point injuste, comme me l'a conseillé mon vizir Assaf, que quelqu'un prît ma place devant l'envoyé de l'ange de la mort. O si j'avais imité ce petit homme, qui mourut en ma présence après avoir fait vœu de vivre, à la vue d'une étoile filante, jusqu'à la rencontre du plus grand prophète!
Mon père David est mort; et j'ai demandé à Dieu qu'il fût possible de déjouer le pieux subterfuge de ma femme Balkis: car on ne doit point donner une âme de femme en échange de l'âme d'un prophète; et je me souviens qu'avant de l'épouser je la fis entrer dans une salle parquetée de miroirs, pour voir si elle n'avait point des pieds d'âne.
Roboam, mon fils, est dans la force de l'âge du corps et de l'esprit; et j'ai pour lui un amour qu'il serait sacrilège de prostituer à une femme, car en lui je me remire en mon passé; j'observe avec ma sagesse centenaire la croissance de mon corps et de mon esprit de vingt ans; et peut-être est-il assez pénétré du reflet d'amour de ma sagesse pour – après s'être offert en rançon de la vie terrestre de mon âme – oser lutter par le fer contre l'envoyé de l'ange de la mort, et reprendre, au-dessous de la mienne, sa feuille vitale à la branche de Sidrat-Almuntaha.
23 août 1896