<Texte de l’édition Bouquins numérisé par les soins de
Le soldat, en France comme en Prusse, n'est plus qu'un
homme enchaîné ; c'est un fugitif au premier moment de liberté, quand
l'occasion s'en présente.
Le Bon Militaire, par Mr DE BOUSSANELLE, brigadier des armées du Roi. Paris, 1770.
« Te tairas-tu, sale rouquin! » dit Ilane en montrant le poing à l'oiseau dans sa cage invisible. — « Kou! » répondit sa très haute note de violoncelle, crue en intensité au bruit des convulsions de la fille dans le grand lit par terre, blanc jusqu'au mur et à la porte et sous la grande armoire de chêne dont le vantail, aux heurts, barytonait. L'autre couple, Margot et Valens, se déplaça amusé un peu et effrayé, une griffe lancée d'Ilane ébouriffant Margot et signant en travers Valens au ventre. Sengle 1 trouvant drôles aussi ces péripéties d'un labeur monotone, remuait à peine et respirait sans bruit, joyeux d'être à l'abri, au-dessus des bras latéralement écartés selon le mouvement de rames, comme on dit que peut le plus souvent éviter l'anguleuse patte empoisonnée, le mâle de la tarentule.
1. SINGULUM : Sans avoir m'a laissié tout sengle
(Rutebeuf).
Il y avait
beaucoup de choses puériles dans la chambre, une tortue grattait et éraflait,
faisant mobile une petite lampe bleue agrafée sur l'écaille ; et il y
avait un réveille-matin en forme de crâne et frotté de phosphure de calcium,
dont la mandibule marmonnait et tremblait, et qu'on ne laissait réveiller
jamais, son déclenchement nécessitant une trop laide grimace. Et il y avait une
ardoise où Iiane, pour un pari, avait dit Sengle, plus puéril que tout le
reste, inscrivait de temps en temps, effaçant le précédent, un chiffre. Et il
était minuit seulement à l'unisson de l'ardoise et de l'horloge. La chambre
et ceux qui étaient dans la chambre et leurs actes furent les mêmes les autres
heures de la nuit, Sengle et Valens répondant peu aux filles parce qu'ils
pouvaient plus intelligemment parler entre eux, et ne parlant pas entre eux
parce qu'ils se comprenaient assez d'être ensemble. Le jour vint apporté dans
les voitures de maraîchers, comme le roulement d'une mer recroquevillée dans
une porcelaine ; et après une discussion entre les quatre pour savoir
s'il était écrit 17 ou 18 sur son ardoise, Sengle proposant d'effacer et de recommencer
tout, les deux couples sortirent en deux tandems, parce que pour ce qui suit
Sengle avait besoin que sa fatigue fût grande, et son frère l'avait accompagné
partout parce que cette chère tête devant lui et non un astre plus jaune ou
plus blanc distinguait de la nuit le jour, afin qu'il ne fût très malheureux. Les
Champs-Élysées, du brouillard, quelques cyclistes, comme eux tout à l'heure.
Sengle revêtu correct diffère de la foule expectante devant le palais de
l'Industrie en ce qu'il n'a pas au chapeau le carton triangulaire enluminé avec
un numéro, assez gros. Des camelots vendent ce souvenir, et d'autres plus chers
pour encadrer, protestent à ceux qui les refusent qu'un numéro est
indispensable afin que là-dedans, part de bétail déjà, on ne vous vole les habits. On attend
sur les bancs, peu disciplinés encore, potaches surtout dans cette grande
classe, avec la drôlerie des pions gendarmes. Puis on est
nu dans une autre salle, l'anthropométrie commence ; des gendarmes
toujours, sous leur couperet bleu, et des marchands galonnées. On va être
pesé à la balance de cette potence qu'on dit la toise ; pourvu que Sengle
ne soit pas assez lour « Il faudra
couper tout ça », dit un gendarme, parce qu'il a les cheveux longs. Sengle libre
est condamné à mort, et il sait « Mon frère,
dit-il à Valens, ne me touche pas, car le fil
s'interrompra aux arbres, comme lorsqu'on court avec le cerf-volant sous les
poteaux du télégraphe ; et il me semble que si cela arrivait, je mourrais.
» Et il avait
lu dans un livre chinois cette ethnologie d'un peuple étranger à la Chine, dont
les têtes peuvent voler vers les arbres pour saisir des proies, reliées par le
déroulement d'un peloton rouge, et reviennent ensuite s'adapter à leur collier
sanglant. Mais il ne faut pas qu'un certain vent souffle, car, le cordon rompu,
la tête dévolerait outre-mer. Semblable à
son frère Valens, qu'il saura loin pendant dix mois, Sengle libre s'éloigne du
soldat, et il revit son passé comme le présent de Valens, comme des impressions
qui lui plaisent et sont donc les seules vraies de son âme. Et voici l'autre
salle de révision où il passa auparavant, dont le souvenir est revenu vers le
lit blanc en forme de gondole. Dans un vaste
atelier rouge et gris, sous l'oasis d'une grande lampe. Severus Altmensch,
l'eunuque juif ; Raphaël Roissoy, le peintre hôte ; Freiherr
Suszflasche, l'esthète allemand célèbre ; le publiciste Bondroit ;
une petite fille, de son métier modèle, dite Huppe ; et Sengle lui-même. Huppe ayant
expliqué à Sengle qu'il lui serait agréable de voir et d'avoir son corps, comme
elle avait eu celui de Raphaël Roissoy, et antérieurement celui de Bondroit, et
n'espérait pas avoir celui de l'esthète allemand, Sengle lui répondit qu'il
serait plus drôle de voir, s'il n'était possible que Huppe en usât, celui de
l'eunuque juif Severus Altmensch, car au fait personne ne savait s'il lui
manquait tant qu'il fût eunuque, ou assez peu pour le marquer seulement juif.
Et on s'avisa d'un artifice. On proposa ce jeu, licite dans un atelier, de
tirer au sort qui monterait nu sur la table à modèle ; et sans tricherie,
quoique Sengle eût prédit que cela écherrait, le sort tomba sur Severus
Altmensch. Lequel ayant refusé d'obéir, Sengle le maintint par les épaules — du
bout des doigts — et Huppe ôta... Severus
Altmensch apparut nu, sauf ses pieds, plus difformes d'être devinés seulement
au fond de bottes exagérées. La poitrine creuse, le ventre saillant en arête de
tétraèdre, les bras pareils à deux lattes, les jambes faunesques — d'un faune
qu'on aurait châtré, par pudeur, sur une estampe — et tous les membres
s'articulant en des sens imprévus. Partout végétait un astrakan bouclé de
vigogne ou de lama, laine évoquant le
suint ; et de ses ongles taillés en griffes il effilait vers sa poitrine
le pénil triangulaire de son ventre énorme, la pointe en haut. Huppe voulut
pour lui des complaisances complètes ; Severus poussa de petits cris,
minauda et la mordit au sein. Elle n'obtint aucun résultat, car il était
masochiste, fétichiste et basochien, et se tordit sur le tapis, en suçant le
bec d'un paon empaillé. Selon
l'ordre du sort, Freiherr Suszflasche se dévêtit presque aussi ignoble, arrêté,
âgé de vingt-quatre ans, dans sa croissance à douze, comme l'exige de ses
pareils Schopenhauer ; les os seuls et le ventre vivant. Raphaël
Roissoy, beau de traits et de s'être fait une tête, le corps trop femme du
Saint Jean-Baptiste de Vinci. Bondroit,
bien ; et le dernier, Sengle, le plus harmonieux, trouva-t-on, et le corps
le plus chaste, malgré l'air trop modèle d'atelier de sa moustache commençante. Et comme il
n'y avait que six corps nus, il n'y avait pas d'attentat public à Et les six
disparurent dans la fumée de la grande lampe, le verre s'étant fêlé ; et
scandalisés du présent Septième, coururent vers des vêtements, nu-pieds sur les
coupures. Sengle, qui
aurait voulu être réformé avant qu'on lui coupât les cheveux, se demandait
anxieux s'il allait l'être ou non avant le plongeon dans la livrée sordide. Il
n'avait vu de près qu'une fois un militaire : par hasard, dans un wagon de
troisième, près de Brest, un rapatrié tout nu sous sa capote et son pantalon.
Par les trous des poches on voyait la peau sale. Il sentait le bran, la fièvre,
le sperme, le cirage et la graisse d'armes. Les habits qu'on jeta à Sengle
avaient manifestement essuyé plusieurs corps de Tonkinois. Sengle comprit l'utilité
au régiment des caleçons contre le contact de ces doublures. Désinfectées,
soit, physiquement ; mais les relents y restaient en esprit. Détail
aggravant : les chaussures. Tout ce qu'il y a de plus petit,
chercha-t-il. Et il s'enlisa dans des boîtes de cuir de vingt-trois
centimètres, laissant place au roulis et au tangage, râpant le talon de leur
flux et forçant le cou-de-pied à des gymnastiques inconscientes pour les
retenir, avec l'hypocrisie d'un capitonnage de viscosité noire. Symétriquement,
une crasse pareille maintenait souples les cuirs du képi. Des boutons de larbin
incendiaire avec leurs grenades, montait à son nez le vert-de-gris. Et les
manches de la veste étaient longues — les mesures réglementaires prévoyant une
différenciation moins visible, par le raccourcissement des bras, des
anthropoïdes dont les pieds étaient des mains, mais dont les mains étaient des
pieds aussi, semblables à la méduse marine qui n'a qu'un trou pour anus et
bouche. Le caporal
était plus à l'aise pour ne pas lui dire Monsieur. La théorie
dans les chambres — les nouveaux habillés debout « dans une attitude militaire
» autour du gradé, regardant avec orgueil, paysans la plupart, leurs martiaux
costumes — fit plaisir à Sengle, car il y apprit ce que signifiaient les galons,
et à distinguer les grades. Ne s'étant jamais soucié de cette ferblanterie, par
paresse et dégoût instinctif, on lui en entonnait et ingurgitait sans fatigue
la science. « N'y a plus
de Monsieur ici. On doit me dire Caporal et non Cabo. Pas Mon Caporal : on
ne dit Mon qu'à partir d'adjudant... » Après qu'un
ancien lui eut fait son lit, dont les draps lui parurent terriblement sales,
sous les couvertures de prison, tout gris et brun, couleur de souris et mulots,
il s'endormit dans le bruit et le courant d'air des deux grandes portes. Lui qui
avait peur des glaces se mirait par ces baies dans d'autres militaires. La cloison
de bois sombre entre les bat-flancs le dominait, comme des mangeoires d'écurie
ou des portières de wagons de troisième classe. Des mains obscures secouaient
par leurs vitres des harnais puants dont il ne savait pas le nom. Le train
roula vers des Amiens et des Lille... Les maisons
rougissent à mesure que le train s'enfonce vers le nord : elles fument
dans de la terre cuite
et leur bouche arbore les lettres : ESTAMINET. La route est poudrée et
poncée avec la cendre de pantalons rouges très anciens et décolorés. Dessous
ferraille sous les voitures un pavé horrible. Et le nord moderne a ceci de très
semblable aux antiques Ecbatanes, que les villes sont restées, comme le premier
homme, de la terre rougie au soleil. Le train
roula vers des Amiens et des Lille; il passa Halluin et Menin. Puis voici
les seigles mouillés et les arbres qu'on ne distingue bien qu'au coucher du
soleil, car à cette heure-là ils sont très exactement demeurés ce que les a
faits Memling, pas autre chose que de grandes plumes frisées. Après, tout est
gris, et on ne voit plus d'horizon, du tout. Parallèle au train court un
remblai, sous les fils du télégraphe. Et conformant son parallélisme aussi à
ces fils d'arpentage, la mer détonne et moutonne profonde de trois ou quatre
mètres, et derrière il n'y a rien que du ciel couleur de sable. On a dépassé
les Bruges où les trains s'arrêtent dans des cathédrales et où les maisons des
petites rues s'habillent en singe mourant ou cuisse de nymphe émue ; où
sur la place buveuse de bière, une petite bonne femme vend des
chandeliers en terre verte. La nuit est tout à fait sortie de la mer, et les
vagues allument en large de grandes scies de phosphore smaragdin. Le train
roule le long des plages où les seuls arbres sont les mâts des dominicaux
tireurs d'arc... Sengle passa
Halluin et Menin et ne s'éveilla qu'au premier gendarme belge. C'était le
fourrier qui le tirait par les pieds : « Debout! le
major vous demande. » Mal réveillé
il descendit dans sa culotte sanglante et sa veste de groom aux boutons
coupants. Le sergent-major mandait sa littérature pour la traduction d'un logogriphe
de journal, auquel il ne comprit rien d'ailleurs. Après divers
escaliers ensuite, il parvint dans la cour, l'immense vase nocturne des quatre
bâtiments militaires, diffusément éclairée par la neige, soufrée à un coin du
jaune des fenêtres et de la fumante cheminée du poste. Un chant
très beau aux paroles indistinctes montait d'un flamboyant soupirail, bouche de
l'alleluia de toute la foule bretonne d'un pèlerinage, ou truchement du bruit
qu'entendit sur la mer putréfiée
Samuel Taylor Coleridge, autour des esprits célestes : ...De doux sons sortent très lents de leur bouche. Autour d'eux quelque temps chaque doux son flottait; Puis il montait Comme une plante Vers les soleils. Puis des soleils redescendaient des sons pareils, Tantôt mêlés, tantôt tout seuls, en chute lente. Parfois Tombait du ciel comme un chant d'alouette; Parfois La mer muette Se peuplait du gazouillis des oiseaux des bois. Ou c'était une flûte solitaire Ou le concert de tous les instruments connus, Ou le chant de mystère D'un ange ouï par les silences continus Du ciel et de la terre. Et Sengle
resta très longtemps à écouter le cuisinier filtrant le café matinal à travers
une chanson obscène. Sous la
lune, le cadran écrivit d'une grimace muette : quatre heures. Sengle
remonta vers la chambre de son peloton, ou vers une quelconque entre la
multitude des portes et des étages tout pareils, et vit dans plusieurs, à la
place d'où il était parti, des corps uniformes au
sien, peu en relief sur le plat des lits. Comme il retrouvait sa vraie couche,
un son bondissant courut sur la haute planche à bagages, un vieux tambour
nu-pieds glissait le long des tablettes, tamponnant sourdement sa caisse
déposée là, et avec une grande rapidité versant sur les poitrines des dormeurs
paquetages et sacs à la file. Un peu de
silence recommença, et, vers l'attente du clairon terrible, le jour commença
d'aplatir son groin givreux aux vitres. Coup de
sifilet. Dernière halte. Il est venu un tas de gens, le général avec, c'est
bien possible, tous soldats militaires, trimballant un machin doré, qui est
l'étendard, érigé sur le ventre d'un lieutenant très fier (c'est l'étui des
dépêches, disait le héraut d'Aristophane). Et puis il y a un tas de pierres et il
est confortable de ne pas descendre de machine et de rester assis arrêté, le
pied gauche sur un pavé. Il n'y a qu'à remuer un tout petit peu le pied droit
pour repartir. Il serait tout de même plus militairement poli, pense Sengle, de
mettre pied à terre, et de s'appuyer seulement du coude sur la bicyclette, car
voici le général qui est en face et présente son sabre, les tambours qui
battent aux champs, tous ces
pauvres bougres ont gardé le sac au dos et présentent les armes... Autre coup de
sifflet. Par le flanc droit. Marche. Sengle
endormi et assourdi roule monotone, comme un écureuil dans la rotation de sa
cage tourne une serinette, derrière la clique, devant la musique qui le
talonne, essuyant la boue aux fesses des précédents tambours. Le soir, le
sergent : « Vous
en avez un toupet, vous ; vous n'avez pas salué le drapeau. — Le
drapeau? dit Sengle. Je ne l'ai pas fait par bravade. Saluer le drapeau, ça ne
me serait pas venu à l'esprit. Et puis, j'étais très occupé à regarder saluer
les autres. — Le général
compris. Pourvu qu'il ne vous flanque pas trente jours de prison. » Le
lendemain, au rapport : « Quinze
jours de prison aux soldats Mathurin, Kerlevezou et Gautier, qui, étant dans la
chambre, derrière les carreaux, ne se sont pas découverts quand on a sonné au
drapeau dans la cour du quartier. » C'est tout. Comme le
sergent-major l'avait mandé le premier soir, Sengle fut convié par ses
officiers à venir faire le poète décadent chez Madame la Colonelle, où il
commit la gaffe de ne point paraître, d'ailleurs ; et le lieutenant
Vensuet, chargé d'un cours de littérature aux fourriers, leur lut de la
littérature de Sengle. Et il lut à
Sengle, l'ayant appelé chez lui, de ses vers (il en avait fait), avec cette épigraphe
bizarre : Le meunier des noces avait perdu son petit-fils. Il
monte à l'échelle. Il met un clou à PASTORALE L'espoir des prés et le sourire du ciel calme Regardent vibrer l'air aux trilles du gazon. Un ormeau céladon évente de sa palme Le soleil altéré qui sue à l'horizon. Frisant sur les chapeaux les rubans pendeloques Le vent rougeoie et rit à l'araignée en deuil Tirebouchonnant aux nuques les lourdes coques Des manteaux d'arlequin à la scène du seuil. Un aigre violon a grincé dans la grange; Et vers le son moteur de pantins les danseurs Par l'aire ont marqué nets leurs talons sur la fange. La barque de l'archet vogue en rythmes berceurs. Voici les cloches des dimanches et des verres, Les timbres orfévris des mantelets pendants, Les mandolines de cristal vert des trouvères, Les trompes chalumeaux léchant leurs cris ardents. Le soleil cramoisi sur les plaines s'essuie. Les couples deux par deux se hâtent vers l'abri. Le branle des sabots bruit plus près sous la pluie. A quand les diamants de l'arche colibri? Les jets ont flagellé. Les paumes des deux pôles Fouettent de l'eau de leurs flèches les bois ventrus. Le tonnerre tombant tintamarre ses tôles Dont décortiqués se tordent les damas drus. Dans le cercle fermé de mes doubles prunelles Les feuilles ont dormi sur le mur de ma croix. Voici se resserrer les griffes éternelles Qui recourbent la tiare au chef crossé des rois. L'aurore du jour d'or rose a dissous les spectres. Au faix de plus lourds pieds la fleur des champs se
meurt. Le Temps de gauche à droite au roulis de ses plectres Balance l'essor des chordes, comme un semeur. Le chant de cheminée a bleuté sa volute. La source grillon aux algues du frais berceau Palpite ses gouttelettes en trous de flûte. Le billon a bondi du tambour du ruisseau. De ceux qu'ont transis les espérances charnelles Égrenant la vertèbre en les sépulcres froids Pour celui qui honnit le dôme de nos droits La sarcelle grise ahurit au grand soleil L'ivoire courbé pair au front bas des taureaux. — Vers
d'officier », dit respectueusement Sengle, comme une femme dans une maison
flatte selon son métier le bibi de deuxième classe. Vensuet, qui
était vraiment intelligent, rougit. Il professa
que ses deux galons n'étaient qu'outils de son gagne-pain, qu'il était
anarchiste, et en art, et tâcha de se révéler informé. « Je suis au
courant de toutes les tentatives jeunes. Je ne me contente pas de lire nos
grands poètes contemporains, Victor
Hugo et Alfred de Musset. Je sais par coeur Maupassant, Zola et Loti ;
j'admire l'insondable abîme du livre
de la Pitié et de — Ailleurs,
dit Sengle, mais où j'ai éprouvé des jouissances toutes pareilles aux vôtres.
Au Music-Hall du boulevard Jovial, où des mimes m'ont exprimé les passions les
plus naturelles, sans exagération, telles qu'elles nous agitent tous. « C'était
une pantomime italienne, qui commença comme toutes les pantomimes italiennes,
jusqu'à ce que Pierrot et Cassandre tuèrent Arlequin et que le Docteur, ayant
couru trois tours à petits pas autour du cadavre, à la halte d'une bourse,
l'emporta, à la fin de dissection, dans son laboratoire. « Quand
Pierrot leva le mort et le colla contre le mur, en lui crachant derrière la
tête, parce que la rigidité n'était pas encore faite ; qu'il voulut, lui
tournant le dos, le charger sur soi et que le corps se déroba, jusqu'à trois
reprises, en pliant les genoux, comme il arrive toutes les fois qu'on veut
emporter son meurtre, et qu'on n'empoigne que le vide ; et qu'il se remit
droit malicieusement
quand Pierrot le regarda sous le nez ; qu'étant devenu raide le seul
transport possible fut de le tenir par les hanches et de le pousser en sautant
jusqu'à la porte du laboratoire, que Colombine, ayant soulevé la portière,
devint d'une pièce aussi et qu'on dut pareillement l'emporter en sautant; là il
était évident que l'auteur du Mime savait en toute expérience la vie et la
mort, et nous reconnûmes tous des
scènes que nous avions vécues et des passions dans le sens des nôtres... Le Roi
dit Nous. « Mais où
l'impression fut effroyablement exacte et la nature même devant nous, c'est ici, et ce fut très beau. « Pierrot
s'assit pour supputer sur une feuille l'héritage du mort et le mort vint, ou
plutôt la Mort, nu jusqu'aux os, derrière la chaise (parce que le mime
disparaissait sous un maillot rouge, indiscernable de la toile du fond lie de
vin, sur quoi étaient peints des os avec art, et des projections vertes
animaient les os et détruisaient les chairs jusqu'au noir, comme on se regarde
dans deux glaces inexactement à quarante-cinq degrés le bras, et deux images se
superposent mal, laissant un radius mince entre leurs figures fluides),
éteignit la bougie semblable à son doigt
éclairant la gauche de Pierrot, puis celle de droite, quand la bougie de gauche
eut été rallumée; et il marchait rythmiquement, selon le pas des trombones. Et
quand Pierrot se retourna et vit son Remords épouvantable, Cassandre accourut
qui le ramassa blanc par terre et lui prouva qu'il n'y avait rien ; on
rouvrit l'armoire du laboratoire où Arlequin se faisait de plus en plus
calmement corps, pas encore disséqué.
Et après cette constatation des sens, le mort revint vêtu que de la dentelle de
ses os, et cela dura jusqu'à quatre fois, avec la peur inextinguible des deux
figures de vieilles femmes, vérifiant vainement, au retour des airs de gigue,
la chair du corps souriant avec son masque de fête et ses losanges
multicolores. « Et à la
fin le squelette se mêla à tout le monde, dans l'apothéose d'un ballet.
N'est-ce pas là du meilleur réalisme,
et l'observation la plus subtile de notre vie de tous les jours? —
Évidemment, dit Vensuet pour avoir l'air de comprendre, c'est la pensée profonde d'Holbein et des Danses
des morts, Memento, homo...» Sengle,
après un militaire demi-tour, accentuait les deux
premiers pas de sa fuite, désolé qu'on sût, comme une vieille dame, de
l'histoire de l'art et des citations latines et des idées générales. Le matin ils
eurent ordre d'ôter le pantalon de treillis qui couvrait leur pantalon rouge,
d'astiquer les boutons des capotes n°3, retroussées, et dont le pan gauche
retenait On commanda
rassemblement, à droite alignement, fixe. Et on attendit les ordonnances et
tous ceux qui, pour éviter la théorie sur le tir, disaient n'avoir point été
prévenus de l'heure du départ. Appel encore, puis enfin par le flanc droit.
Deux heures avant étaient partis les pointeurs. Le clairon précédait,
l'instrument tenu réglementaire. Empêtrés des fusils descendant de l'épaule,
deux malingres à la respiration précipitée se hâtaient derrière sous le poids
énorme de la caisse de cartouches. La grille du
quartier, l'allée d'arbres, la ville, l'aise de marcher sans sacs, la boue
dérapante où pataugent les boeufs, après la glace du quartier. Puis la côte
semi-verticale où le pavé contondant cesse, les
ruelles, à gauche et à droite, qui vont vers des couvents et pensions et qui
ont des noms très anciens; et leurs noms se perdent parmi les arbres. Les
respirations bruissent, et Sengle involontairement presse le pas, pour en
finir. Le terrain plat où le halètement persiste jusqu'à la permission du « pas
de route ». Sengle peut tenir son fusil moins selon l'ordonnance, il n'a pas le
bras assez long pour atteindre le battant de crosse et serre le milieu de Les talus
avec les haies rousses et la mousse bleue, où il poursuivait les grillons avec
un couteau pour boucher le trou derrière eux, quand il était libre. La rivière
où glisse un patineur libre. Par delà les peupliers, une croix ancienne qu'il a
cherchée longtemps, comme en rêve, la sachant là avant de la découvrir, où au
lieu du Christ sont crucifiés les accessoires de sa passion, et un ciboire de
bois semblable à un coquetier se musse près du tronc à la manière des oiseaux
de nuit, à La descente
sur les rochers qui sont une route où la bicyclette vibrait dans ses fourches,
avec la peur d'une charrette obstruant en bas, et la route comme une piste vers
les villages et les rivières. La ferme à la girouette extraordinaire, un pal à
travers un coeur percé et le dragon chinois tournant après sa queue. La mare
squameuse de lentilles, d'où glougloutent les bulles des dytiques bordés et des
grands hydrophiles couleur de poix. Un coup de
sifflet, ça veut dire : l'arme sur l'épaule droite, pas accéléré. Portez —
arme. C'est le salut à une compagnie qui revient. La vallée
d'eau courante et de rosée, avec des glaçons blancs déchiquetés et un peu de
soleil au bor On saute du
talus dans l'herbe et la vase enlisante, et on pisse contre Ce mot n'est
pas une insulte à l'armée. « La
discipline, qui est la force principale des armées », dit la théorie, demande
au soldat une obéissance irréfléchie et une soumission de tous les instants.
Elle doit d'abord supprimer l'intelligence, ensuite y substituer un petit
nombre d'instincts animaux dérivés de l'instinct de conservation, volontés
moindres développées dans le sens de la volonté du chef. Il y a deux
instincts de conservation, le noble et l'ignoble. L'instinct noble est
l'instinct de conserver son moi et de maintenir son individualité impénétrable
aux forces extérieures. Les intelligences ne peuvent se combattre jusqu'à la
mort, parce qu'elles ne sont point exactement adverses les unes aux autres,
ayant ceci de commun
qu'elles sont intelligence. Pour une raison autre, les corps ne se mangent
point entre eux, craignant, en frappant autrui, de lui apprendre à faire des
blessures. Et, d'ailleurs, il n'est pas très sûr que la perception d'« autrui »
soit bien nette chez eux. Un bourgeois, un paysan, un soldat reconnaîtra que
tous les corps ont un même instinct, l'instinct de la foule, et se scandalisera
de qui ne fait point « comme les autres ». Les corps (ou la foule) sont le
discontinu. Les corps sont séparés dans l'espace et se sentent solidaires. Car
le discontinu périrait s'il ne tendait au continu. Mais le continu est le
parfait, l'absolu, l'infini, car ces qualités sont équipollentes; donc, de même
qu'il ne peut y avoir deux infinis, qui se limiteraient, il ne peut y avoir
qu'un continu. La matière, les corps, ou la foule, qui sont le discontinu, ne
pourront prendre la place du continu, qui est l'Esprit, qu'après l'avoir
anéanti. Cet anéantissement s'obtient par des procédés connus, et des machines
aux engrenages plus ou moins stricts, selon qu'est plus ou moins fort
l'instinct de conserver son moi. Les ermites
domptaient leur chair par la fatigue corporelle, par le jeûne et par la prière, qui
détournait leur esprit vers Dieu. Les soldats sont soumis au labeur assidu, à
la gamelle (l'eau est la boisson habituelle du soldat) et à l'astiquage. En
dehors de l'exercice, les occupations sont ce que doivent être des
occupations : elles peuvent indéfiniment occuper. Les brodequins, en
pivotant sur le talon, creusent des trous ventouses dans les boues du champ de
manoeuvre, et doivent être curieusement graissés. Ne jamais les cirer,
dit-on : le cirage brûle le cuir. Mais il faut qu'ils soient noirs.
Comment alors? Je m'en f..., dirait un caporal. Et ils sont noirs en effet. Or,
le dedans des jambes du pantalon est doublé de toile blanche qui doit rester
immaculée, malgré le contact des cirages et dégras. Il faut donc noircir
toujours le brodequin qui blanchit toujours et blanchir sans cesse les bandes
du pantalon tachées de noir indéfiniment. De plus, il est capital que les
godillots soient cirés et bien luisants sous les semelles. La vraie
position du soldat est la rigidité cataleptique, l'auto-hypnotisme par la ligne
noire du fusil sur le mur auquel il présente les armes. Un général
intelligent serait un grand mage,
mais il faudrait qu'il n'eût pas été entraîné par une plus rigoureuse ascèse, à
la soumission au magnétisme en retour. On marcha d'abord
fort vite, en ordre dispersé, le fusil horizontal, dans la grande prairie, près
du champ de manoeuvres, inclinée et si haute vers la fin et les haies, qu'il
semblait qu'il n'y eût que du ciel vert. Un clocher grêle planait en forme
d'émouchet déployé, immobile comme l'ombre de sa proie. La voix des
commandements était grêle aussi dans le vent oblique. On fit des feux. « A douze
cents mètres — sur la croix! » dit le caporal. Il y avait
certainement un crochet au bout de sa phrase, sifflante dans le vent, selon une
trajectoire. On essaya des tirs à blanc, sur la grande cible immaculée, où il y
avait aussi une croix noire, comme on trace Décochons, décochons,
décochons Et puis on
marcha, toute la compagnie de front, trop flexible, convexe et concave, le pied
dans des trous, sur des bosses, paisiblement, entre la course des sergents et
adjudant devant-derrière, sans penser à rien, ce qui n'était pas désagréable.
Sengle dormait tout à fait, et se promenait dans la prairie pour soi tout seul.
Il voyait les insectes de l'herbe et les roitelets des haies. Soudain, il
fallut faire attention. Après la pause, faite d'urinoir des talus et de
réfectoire selon les gibernes, on manoeuvrait, le lieutenant expliquant des
choses nouvelles. Le
lieutenant Vensuet, insignifiant parmi le pennage des moustaches blondes, les
ergots bien duvetés de rouge et noir. « Je vais
commander : COLONNE CONTRE LA CAVALERIE.
Les quatre sections se formeront en carré comme on va vous l'expliquer. Mais au
mot CAVALERIE, sans attendre de comprendre autre chose, mettez baïonnette au
canon, sans qu'on vous le dise. C'est Sengle,
après avoir dormi tout à fait, rêvait lucidement. L'après-midi, il lirait
quelque bouquin, pendant que son brosseur astiquerait; il ferait boire le caporal,
sortirait à cinq heures, permission de vingt-quatre heures en poche. Sa valise
était faite en ville, à six heures le train repasserait, vers Paris, le long du
champ de manoeuvres et de l'école des tambours. A Paris, redevenu
civil, il renverrait au corps les effets militaires, de peur d'être poursuivi
pour détournement, et il serait à Bruges, ayant le temps de s'installer bien
avant d'être devenu légalement déserteur. Et son père consentirait à lui
envoyer mensuellement de l'argent là-bas. Et il jouissait de son dernier jour
de service, de la beauté de l'herbe, de la poussière sonore, et pour la
première fois de la drôlerie de jouer au soldat... Voici la dernière pause,
avant la troisième partie de l'exercice. Formez...
sceaux! Son voisin
est très amusant aussi, il se trompe tout le temps en formant son faisceau. Le
lieutenant vient : « Caporal,
vous allez faire former et rompre les faisceaux à cette escouade pendant toute Encore une
demi-heure d'ordre dispersé, la rentrée faite de courses interrompues par des
arrêts à genoux et des feux, parmi les bestiaux et les foires du samedi. Sengle, sa
permission déchirée comme les autres, ne
put sortir que le lendemain à huit heures, il ne fallait pas penser prendre un
train, devant l'adjudant de la gare, sans permission ; et en civil il
aurait été reconnu. Il écrivit et dormit surtout toute la journée devant le
feu, dans la chambre aux volets fermés, sous des lampes, et sa valise ne resta
pas faite, car il n'avait pas le courage d'attendre l'autre dimanche, et il lui
fallait la liberté, même pas, la tranquillité de lire et de dormir, sans
uniforme, plus vite. Mon bien-aimé s'en est allé Emportant mon cœur désolé. CHARLES
CROS. Sengle n'était pas bien sûr que son frère Valens eût jamais
existé. Il se souvint bien d'une orgie d'étudiants ensemble, et d'une promenade
cyclique, la veille du conseil de révision, dans l'air si chaud et si solaire
qu'il en était fluide, parmi une pérennité de cris d'insectes et d'oiseaux
comme le bruissement des atomes oui, et des petites explosions des carapaces
chues des arbres qu'ils s'amusaient à éclater de leurs roues flexibles. C'était
tout à fait comme cela qu'il se figurait l'harmonie céleste des sphères. Puis
il sut que Valens avait quitté la France et végétait dans l'Inde parmi des
fièvres, en même temps qu'on cloîtrait Sengle dans le bagne mobile de
l'escargot militaire ; et il fallait soixante jours pour envoyer là-bas une lettre, et l'écho dormait d'un
sommeil de quatre mois. C'est pourquoi il n'osa pas du tout écrire à Valens et crut
qu'il avait rêvé. Sengle était dépourvu de toute mémoire des figures et ne
pouvait reconstruire, même en s'imaginant les calquer dans l'air, les traits de
sa mère morte deux jours après Je ne sais pas si mon frère
m'oublie Mais je me sens tout seul,
immensément Avec loin la chère tête
apâlie Dans les essais d'un souvenir
qui ment. J'ai son portrait devant moi
sur la table, Je ne sais pas s'il était
laid ou beau. Le Double est vide et vain
comme un tombeau. J'ai perdu sa voix, sa voix
adorable, Juste et qui semble faite
fausse exprès. Peut-être il l'ignore, trésor
posthume. Hors de la lettre elle
s'évoque, très Soudain cassée et caressante
plume. Il retrouva un regard
qui l'évitait moins et une bouche où à défaut de paroles respirait un peu de souffle dans un portrait plus ancien de Valens, cinq
ans avant, presque enfant, en marin noir, dans de Sengle découvrait la vraie cause métaphysique du bonheur
d'aimer : non la communion de deux êtres devenus un, comme les deux
moitiés du cœur de l'homme, qui est isolément double chez le fœtus; mais la
jouissance de l'anachronisme et de causer avec son propre passé (Valens aimait
sans doute son propre futur, et c'est peut-être pourquoi il aimait avec une
violence plus hésitante, ne l'ayant pas encore vécu et ne le pouvant tout
comprendre). Il est admirable de vivre deux moments différents du temps en un
seul; ce qui est suffisant pour vivre authentiquement un moment d'éternité,
soit toute l'éternité, puisqu'elle n'a pas de moment. C'est aussi énorme que le
vraisemblable sursaut de Shakspeare, revenu dans tel musée de Stratford-on-Avon,
où l'on montre encore « son crâne à l'âge de cinq ans ». C'est la jubilation de Dieu le Père un et
deux dans son Fils, et la perception qu'a le premier terme de son rapport avec
le second n'a pu donner moins que l'Esprit-Saint. Le présent possédant dans le
cœur d'autrui son passé vit en même temps Soi et Soi plus quelque chose. Si un
moment de passé ou un moment de présent existait seul en un point du temps, il
ne percevrait point ce Plus quelque chose, qui est tout simplement l'Acte de le
Percevoir. Cet acte est pour l'être qui pense la plus haute jouissance connue,
il y a une différence entre elle et l'acte sexuel des brutes comme vous et moi.
— Pas moi, rectifia Sengle. Le mot Adelphisme serait plus juste et moins médical
d'aspect qu'Uranisme, malgré son exacte étymologie sidérale. Sengle, pas
sensuel, n'était capable que d'amitié. Mais pour se retrouver en son
prédécesseur Double il importait qu'il reconnût, comme une âme, un corps assez
beau pour le juger tel que le sien. Et Sengle, amoureux du Souvenir de Soi, avait besoin d'un
ami vivant et visible, parce qu'il n'avait aucun souvenir de Soi, étant
dépourvu de toute mémoire. Il avait essayé de réaliser en soi ce souvenir de Soi en coupant sa légère moustache et endurant de son
corps une méticuleuse épilation grecque ; mais il s'aperçut qu'il risquait
d'avoir l'air d'une tapette et non d'un petit garçon. Et surtout il était très
nécessaire qu'il demeurât ce que Valens allait devenir, jusqu'au malheureux
jour où, la différence de deux ans et demi n'étant plus visible, ils se
confondraient trop jumeaux. Avant Valens, il eut plusieurs amitiés qui s'égarèrent, des
faute-de-mieux, qu'il reconnut plus tard avoir subies parce que les traits
étaient des à-peu-près de Valens, et les âmes, il faut un temps très long pour
les voir. L'une dura deux ans, jusqu'à ce qu'il s'aperçut qu'elle avait un
corps de palefrenier et des pieds en éventail, et pas d'autre littérature qu'un
amiévrissement de la sienne, à lui Sengle ; laquelle fit des ronds des
mois après avec des souvenirs rapetassés dans la cervelle de l'ex-ami. Il
trouvait mauvais également, fervent d'escrime, qu'on eût peur des pointes et ne
sût pas cycler assez pour jouir de la vitesse. Ces gens horripilaient Sengle, qui, se croyant poètes,
ralentissent sur une route, contemplant les « points de vue ». Il
faut avoir bien peu confiance en la
partie subconsciente et créatrice de son esprit pour lui expliquer ce qui est
beau. Et il est stupide de prendre des notes écrites. Si l'homme a été assez génial (comme on apprend que les
figures géométriques, leurs lignes étant extérieurement prolongées,
construisent d'autres figures de propriétés semblables et de plus grandes
dimensions) pour s'apercevoir que ses muscles pouvaient mouvoir par pression et
non plus par traction un squelette extérieur à lui-même et préférable
locomoteur parce qu'il n'a pas besoin de l'évolution des siècles pour se
transformer selon la direction du plus de force utilisée, prolongement minéral
de son système osseux et presque indéfiniment perfectible, étant né de la
géométrie ; il devait se servir de cette machine à engrenages pour
capturer dans un drainage rapide les formes et les couleurs, dans le moins de
temps possible, le long des routes et des pistes ; car servir les aliments
à l'esprit broyés et brouillés épargne le travail des oubliettes destructives
de la mémoire, et l'esprit peut d'autant plus aisément après cette assimilation
recréer des formes et couleurs nouvelles selon soi. Nous ne savons pas créer du
néant, mais le pourrions du chaos. Et il semblait évident à Sengle, quoique trop paresseux pour être jamais
allé le voir fonctionner, que le cinématographe était préférable au stéréoscope...
C'est peut-être selon cette compréhension qu'il ne se
rappelait plus du tout la figure de Valens. Quelque point qu'il explorât, il ne vit nulle part faillir
chez Valens ce parallélisme continu de tout à deux ans et demi
d'intervalle ; jusqu'au vieil armorial, feuilleté à la bibliothèque, qui à
peu de pages de distance, leurs lettres étant voisines dans l'alphabet,
superposait en majeur et mineur leurs armes : Sengle (1086). — Sur le champ noir de l'écu
les lys ont semé leurs croix D'argent, sanglots fleuris
sur le deuil du manteau des rois. L'or déchiqueté du lion y
brode les effrois. Valens (1301). — Assis, le collier rose
arrêtant ses abois, Le lion d'or levant sa patte
dextre avec sa foi Cueille au ciel bleu l'une
des trois Fleurs d'or qui sont signes
des rois. Pour le moment, Sengle regrettait surtout le passé où il
était libre... de prendre son tub tous les jours, d'avoir des vêtements
possibles, de ne pas être mené à la manœuvre deux fois par jour, et de rentrer
sans trembler devant des cadrans. Les hommes sont en tenue de treillis, le bourgeron enfoncé
dans la culotte, une ceinture dessus, des bâtons sur l'épaule droite, courant
vers la nouvelle caserne. Sengle est joyeux d'échapper à l'exercice armé, il se
croira revenu au gymnase de collège, maquillé une fois l'an en salle de
distribution de prix, des oriflammes voilant sa barre fixe en frêne poli avec
le cœur d'acier, les anneaux cliquetant l'un contre l'autre, le trapèze aux
bouts de cuivre, la sciure où l'on s'engloutissait au bout des sauts, hors du
plancher fumant de la poussière de la boxe. On l'amena avec sa demi-escouade d'un des côtés des barres à
fond, entre lesquelles un sergent appuyé fit quelques prolégomènes sur les chutes
et les estropiements, pas trop embêtants parce qu'après on tire l'hôpital. L'adjudant interrompit et
la séance commença. Après les barres, où Sengle se trouva à son aise, comme à
l'échelle et à la barre fixe, on vint vers une poutre ronde, horizontale à deux
mètres de terre ; et d'un haut escabeau il fallut l'aborder et marcher
dessus. Le brosseur de Sengle et tous les petits paysans y coururent comme sur
des branches d'arbres, et on fut étonné que là Sengle regarda ses pieds,
trembla sur ses jambes et sauta, écœuré de l'exercice, avant deux pas. Le
caporal ne blagua pas encore, malgré une phrase de Sengle qu'il ne comprit
pas : « C'est une supériorité que l'infériorité dans les exercices
militaires, et il faut avoir un cerveau et des nerfs pour trembler dans des
phobies. » D'ailleurs, à un coup de sifflet de l'adjudant, on changea
d'appareils et l'on vint vers le portique, exécuter divers mouvements aux
trapèzes et anneaux. Sengle remarqua que les mouvements de grande force, qu'il
savait, n'étaient pas commandés par les caporaux, qui les ignoraient ou ne les
pouvaient ; et il apprit plus tard que la théorie ne les prévoyait pas. Puis on monta le long d'agrès. Au haut de la corde lisse, Sengle perçut très nette la voix du caporal
chuchotant à un homme : « Comment fera-t-il, ayant eu le trac sur la poutre ronde,
quand on lui commandera de passer debout sur le portique ? » Il feignit une fatigue, décontracta ses bras et dégringola
de sa corde. Il y avait déjà quelques soldats à califourchon sur la haute
poutre. Les escouades du 2e peloton grimaçaient des
membres aux précédents appareils. L'adjudant siffla Rassemblement, et les quatre escouades du
1er peloton furent au pied du portique. Sengle, sachant qu'il
n'était pas possible qu'il pût passer sans avoir
envie de sauter de l'étroit madrier sur le sol battu, avait confiance qu'il
ne passerait pas. Un sergent traversa, les bras en croix, puis des caporaux et
plusieurs soldats, tout noirs sur le ciel, dont il sut les impressions plus tar Il y eut au loin, dans la cour, un cri, du bruit, de la
foule, l'adjudant partit... Un des petits paysans grimpeurs, qui courait au pas gymnastique sur la
petite poutre ronde, était tombé sur l'une des potences renversées soutenant en
équerre les extrémités du mât. Son pied enflait, on parla de jambe cassée, on
courut vers des majors absents. Sengle se garda, n'étant pas commandé, de
gravir l'échelle du portique ; et confiant dans l'aide de l'Extérieur,
moins extérieur à lui que la chose militaire, car la chose militaire ne lui
obéissait pas directement, il prit la
posture, un pied sur les inférieurs échelons, de quelqu'un qui a grande envie
de grimper mais qui en bon militaire attend des ordres. Et l'adjudant siffla la
pause. L'adjudant siffla la pause, mais il y avait encore UN QUART
D'HEURE de gymnase. La pause fut longue, à cause du blessé et des paroles des
officiers. Et après il tomba de la pluie
et de la grêle et on se réfugia sous les hangars des préaux. Sengle dit au capitaine qui lui parlait : « Je n'aurais pas passé quand même le portique, parce
que j'aurais refusé ; et vous m'auriez fait lire le Code pénal ; mais
d'autres après moi auraient refusé. » Le lendemain, on lut au rapport : « Étant donné que la pluie du jour précédent a fait
glissants les appareils et que le vent rend les chutes à craindre, il est
défendu à tout soldat, sous peine de prison, de passer le portique jusqu'à
nouvel ordre. — C'est très beau tout ça, dit Sengle, comme obéissance des
circonstances extérieures ; mais il faudrait être sûr que ça dure tout le
temps. » Et le mardi suivant, jour de gymnase, il se fit porter malade, et
on passa le portique parce qu'il faisait beau et on alla aux pistes, sans autre
incident d'ailleurs que l'histoire d'un double hernieux qui prétendait à
l'adjudant n'oser sauter en profondeur dans le fossé de trois mètres cinquante,
et qui fut contraint de sauter, remonter et sauter encore pendant toutes les
pauses. Sengle avait de moins en moins le temps de déserter, parce
qu'il y avait encore gymnase, le vendredi, avant la sortie du dimanche, et
qu'il n'aurait pas de permission, s'étant fait porter malade. Et il tâcha à autre chose. Sengle était allé à la visite du major avec cette naïveté —
se sentant bien définitivement incapable d'obéir à certains commandements du service, d'espérer qu'on commencerait à
l'y reconnaître impropre. D'autant que, mal guéri de l'influenza qu'il croyait
avoir suffisamment accrue par la double fatigue, sexuelle et musculaire, des
derniers jours libres, à ce moment-là ses poumons étaient vraiment malades. Et
il entrevit que cette libération légale serait le plus complet
affranchissement, bien préférable à la désertion par chemin de fer. Il oubliait son mépris des médecins, même civils, quoiqu'il
en eût l'expérience atavique : son oncle, encore enfant, le bras cassé
d'une chute de cheval, le médecin (un docteur célèbre) ouvrant le troisième jour l'appareil de la fracture, pour la
constatation de son œuvre, la gangrène jusqu'à l'épaule, qu'il fallut
désarticuler, et précipité par la fenêtre par le père du supplicié. Sa mère
suggestionnée par les diagnostics lugubres, devant elle, de l'âne connu, comme
est Monsieur Deibler, et mourant à une date d'une maladie bénigne, selon
l'ordre de l'idiot prophète. Cette science, en tous cas, insensée, de traiter
d'êtres variables et divers, quand une science ne peut être que d'unités
semblables, de points mathématiques ou de systèmes de points ; et
inapplicable aux intelligents, dont comme les esprits, la structure intérieure
des corps vraisemblablement diffère, et qui ont le cœur à droite quand ils ne
l'ont pas pendu au lobe d'une oreille ; s'ils le portent à gauche, c'est
par modestie. ... Le major Busnagoz, tout pareil au professeur de
rhétorique de Sengle, blond et jovial, pas assez stupide pour ne pas
« faire deux poids et deux mesures », mais seulement afin de n'avoir
point l'air trop baderne ; collant quatre jours aux brutes moribondes qui
risquaient sa visite, lâchant en ville, traditionnellement, les arrivés de Paris.
Incapable de croire qu'un Parisien fût malade, et les traitant paternellement
en sympathiques tireurs au c... Le premier homme lui montra sa main droite, où s'érigeait
l'immobilité d'un médius desséché. Busnagoz dit très vite : « Vous avez réclamé à la révision? Bon. Voulez-vous
qu'on vous le coupe? Eh bien, gardez-le et faites votre service. » Le deuxième : « Monsieur le Major, c'est moi qui
m'appelle Boudaire ; j'ai une jambe plus courte que l'autre de sept
centimètres... — Je sais, dit Busnagoz. Vas-tu venir m'embêter tous les
matins? Donnez-lui un vomitif. » Avec Sengle, il fut charmant, mais
murmura : « Dites donc votre conte... Mon ami, j'ai ici au
régiment un soldat qui n'a pas la taille, il s'en faut ; un bossu que vous
pouvez voir à la queue de sa compagnie, traînant son sac sur sa bosse ; ce
boiteux que je suis forcé de ne pas écouter, puisque le Conseil l'a déclaré
valide ; un qui est borgne de l'oeil droit et à qui je dis simplement
d'épauler à gauche ; un sourd, un idiot... qui font tous leur service.
Comment voulez-vous qu'on vous lâche ? Je vais trouver un prétexte pour
vous avoir une permission de la journée ; sortez en ville, et revenez me
trouver — pas tout de suite ! — quand vous vous sentirez trop
fatigué... » Sengle se retrouvait dans la cour des Miracles :
l'idiot, le sourd, le borgne, le paralytique, le boiteux, le bossu et le nain,
cariatides de leurs sacs pleins de toute l'armée, se tordaient dans les
tourments de l'escrime à la baïonnette du peloton de punition. Le peloton des
Élèves-Cabos, en face, plus difforme que son vis-à-vis, crachait des imitations
de commandements et ses restes d'intelligence hors de ses hydrocéphaliques
gueules, sur ses membres estropiés, bandés de courroies anorthopédiques, de
chevaux de labour. Il était bien égal à Sengle que le peuple pérît dans l'armée
et que les larves qui lui servaient d'âmes passassent du corps des esclaves
démoniaques dans celui des pourceaux ; mais comme le vieillard barbier
parmi les neuf voleurs condamnés à la tête tranchée, il ne voulait pas être
compris dans l'ablation des cervelles ni l'enlaidissement des corps. CONSUL ROMANUS ! adorait Quincey ; cerveaux,
pourpres et laticlaves ! Valens reste beau comme le debout de la toge
impératoire ; ses boucles déroulent leurs ressorts comme des serpents
nocturnes ; et le képi rejeté dans la boue, sa face luit de l'or pâle d'un
soleil électrique ou d'une foudre ronde. Sengle et Valens luttèrent à main plate comme on palpe une
statue d'Antinoüs ; et Sengle, pour avoir soutenu le choc de l'ombre du
héros, se préparait obscurément, glissant la boucle des cheveux de Valens comme
un suffisant levier sous les rochers de leur caverne, à la déconfite des
malandrins. En voici un qui commence la déroute : Boudaire a défait
un de ses paquets de cartouches et renouvelé le suicide militaire classique,
son pied court déchaussé. Sengle exultant va voir. Un de ses camarades d'escouade, Nosocome, étudiant en
médecine, porte le blessé ; Busnagoz pérore : « Il n'y a rien à faire. Impossible d'extraire Nosocome, plus diplômé que Busnagoz, fut chargé d'un
rapport : « L'autopsie faite par nous confirme le diagnostic de
Monsieur le Médecin-Major de deuxième classe Busnagoz, avec les différences
suivantes : « La balle n'est pas restée dans la plaie, mais s'est logée dans une poutre du plafond, qu'elle a peu
profondément trouée et où elle est parfaitement visible. « La balle n'a pas pénétré dans l'abdomen, mais au-dessus du
diaphragme, au niveau du sixième espace intercostal gauche, et est ressortie en
perforant l'omoplate droite. « Elle n'a pas lésé le cœur ni même le péricarde,
contournant simplement la pointe et traversant le poumon droit. « Le bout d'organe rouge-brun qui apparaît hors de la
blessure n'est pas du foie (lequel ne se trouve pas, comme on sait, au-dessus
du diaphragme), mais du tissu pulmonaire hépatisé. « La blessure était peu grave et le malade pouvait se
rétablir après un simple pansement. » « Nosocome « Interne des hôpitaux,
actuellement soldat de deuxième classe au Qe de ligne. » « Sergent, pourquoi laissez-vous vos hommes en
treillis ? La capote, a dit le capitaine. — Mais, mon adjudant, les autres compagnies... — Je m'en f... ! Vous n'êtes pas sergent des autres
compagnies, n'est-ce pas ? Allez les faire mettre en capote. — Tant mieux, dit Nosocome, on ne s'astique pas. — C'est embêtant, dit Sengle à Nosocome, de se déshabiller
trente-six fois, avec ce froid des portes. — Oui, tu as de la chance de ne pas venir et d'être
malade. » L'appel. « Manque personne ? dit Papille. — Mon adjudant, il manque Sengle, malade. — Dites-lui de descendre. — Il est exempt d'exercice. — Le bain n'est pas un exercice. Faites-le s'habiller et
qu'il vienne. » On attendit une heure juste, que les autres compagnies
eussent fini, sur le verglas de la cour, devant l'infirmerie où étaient les
douches ; et l'adjudant, pour utiliser ce retard, dit qu'on se dévêtît, au
moins jusqu'à la chemise, d'avance. Puis on reçut de l'eau sur la tête, les pieds dans les
baquets visqueux du sédiment des précédents baigneurs mal et rarement lavés,
les caporaux surtout, vu leur grade. En grelottant dans la cour, Sengle avait entrevu les
malades, derrière des fenêtres, jouant aux dames et aux cartes et lisant des
livres mêlés, dépareillages de romans ou approbations de Mgr l'Archevêque de
Tours. L'un vint sur la porte et raconta qu'il était là, presque sans
intermittence, depuis son arrivée au corps, blennorragique tout le temps, tout
le temps consigné trente jours, selon l'usage, après chaque endiguement,
préférant l'infirmerie isolée à la ville stupide et revenant demander à la sévérité du Major des pointes de feu sur
son mal. De sa fenêtre, il se réjouissait, chaque samedi, des compagnies
défilant dans la neige. Noirci de l'eau sale et rougi du vent glacial, Sengle
redescendit vers la caserne des Corneilles, et profita de ce qu'on l'avait fait
sortir pour un exercice commandé, quoique malade, pour sortir encore, quoique
consigné comme tout malade, pour soi, et d'abord afin de se purifier dans
quelque baignoire, en ville. Le lit de prisonnier de Sengle emporté au courant du fossé
nagoyer et dévoré par la petite arche du pont du champ, il marcha sur la route
dorée avec Valens. Elle se déroula longtemps au dévidoir du moulin
proche ; puis les genêts semblables à du charbon vert où cuisaient des moules
tout ouvertes, se consumèrent, et ce fut la fumée, et les bâtiments sombres de
la mine d'argent. On n'avait plus que le souvenir de ce qui était jaune :
les fleurs et le soleil, à la manière des zoophytes qu'on touche, avaient dû
remporter la vie dans les cavernes de la terre. Ils descendirent comme on dégringole une échelle et comme
une chute d'eau devient bifide et marche humainement afin d'enjamber les pierres ; et ce furent les thermes souterrains, d'eau
douce si proche de la mer qu'elle était piquante au fond de crabes et
d'insectes des mares. Et ils se baignèrent. La piscine, creusée par le recteur du petit bourg, évoquait
un rond bénitier de granit, ou une coquille marine, parce qu'elle étendait de
parasitaires antennes de joncs sur un bord ; ou un étang couvert, servant
de sépulcre, sous une église. Valens nagea, puis il fut debout au milieu de l'eau pas
profonde, glabre et d'or comme une statuette, avec les cheveux pareils à un
trou sur la fumée chaude, et qu'essayait d'imiter le minerai. Si l'on pouvait
raboter le diamant noir, il s'était coiffé des copeaux. Et comme on apporte un squelette d'argent à l'issue des
festins, il se courba, et parmi ses muscles denses son dos sourit de neuf
délicates vertèbres. Sa poitrine d'or très fauve claqua doucement l'eau plate,
et ses hanches s'entrevirent plus brunes depuis les côtés, comme d'un faune qui
ne serait pas intermédiaire entre l'homme et la bête, mais éphèbe athlète digne
du métal. Puis deux pieds étroits s'écartèrent, divergente fuite de deux
poissons de nacre, et Sengle vit l'eau à travers les ongles. L'ecclésiastique fossoyeur et ondin de la bienfaisante
citerne plongea avec eux. Et il plongea très longtemps, comme s'il eût voulu
fouir davantage son œuvre. Le vieil enfant soufflait au fond de l'eau pour
faire des bulles. Sa bouche expira l'air selon divers gestes, il parla vers la
vase, les paroles remontèrent en oscillant et elles firent de petites
explosions, comme les mots boréaux d'azur et de gueule que dégela Pantagruel.
Il ahanna les mots abstraits des contractions de ses joues bretonnes : « Barailherez », il bâilla, et il ne monta pas de
bulles, mais se circonscrivit de petites rides. « Streffiadur... huana Il éternua, soupira et respira, jouant sous l'eau. Sengle et
Valens s'étaient rhabillés et assis sur le bord de la citerne, les mains
jointes sur les genoux et les pieds mouvant les joncs, suivant la fuite
ondulante au repère des paroles visibles. « Dominous vobiscoum... » apporta une grosse bulle
qui éclata joyeusement devant les enfants. Et l'ecclésiastique reparut vêtu, à l'autre bout de la
citerne, derrière des rochers, mit son chapeau noir et s'évanouit en glissant
parmi l'encens de la buée, comme le cygne d'argent de la mine, terni jusqu'à la
brûlure par les vapeurs sulfureuses. Soldat, lève-toi. Soldat, lève-toi Bien vite. Si tu ne veux pas te lever, Fais-toi porter malade... Soldat, lève-toi... La trompette finale chassait Sengle de la citerne du Léthé.
Sait-on si les morts ne passent pas leur temps — ou le Temps — à se souvenir, rétrogradant dans la dissolution
organique jusqu'à leur primordiale âme de pierre ; et si ça ne leur est
pas très désagréable d'être réveillés (l'oubli nocturne étant surtout un autre
souvenir) quand la journée d'Éternité commence ? Surtout quand elle leur
commande les diverses corvées d'enfer. Le souvenir de Valens restait dans les thermes de Si tu ne veux pas te lever... Mais Sengle n'était pas couché du tout, rentrant de faction,
assis dans le poste. Il est deux heures. Il faut qu'il se lève, du moins de sa chaise. Il y a alerte et manœuvre de nuit. On lui
commande de réveiller les sergents et d'expédier les plantons sonner aux portes
des officiers. Il court les chambres, jugulaire au menton, surchargé de
cartouchières et courroies, exagérément militaire : « Sergent un tel,
debout ! » et il les bouscule, dominant leur dégringolade, par les
chambres grommelantes, vers la cour. Une masse sonore et luisante, extraordinairement bourrue et
hérissée, à voix chantante et saccadée, traîna ses sabots de boeufs et les clochettes de
son cou ; où l'on eût dit un bison, une casserole à la queue, qui en
aurait ferraillé, derrière soi, majestueusement. Et tout cela descendit vers la ville, passant grilles, comme
de l'octroi. Tout le régiment était parti : c'était le plus
décoratif déshabillage. Et s'ils boivent quelque
poison mortel ils n'en éprouveront aucun
mal. ÉVANGILE. Sengle était allé une fois voir un ami dans un hôpital.
C'étaient des vagues de dunes blanches -- et la même chose, par le gros bout de
la lorgnette, si l'on inspectait un bocal, sur une table centrale, plein
d'ouate hydrofuge. Les figures blanches n'étaient pas délimitées de ce blanc,
et il n'y avait de couleur vivante que le buste du fondateur, en bronze vert. Des genoux se retournant activaient la mer. Et il semblait que la cave de champignons blanc fût
abandonnée depuis très longtemps, à la quiétude des billettes au bout de leurs
fils. On comprenait que les malades étaient très sales, lavés que
de leur sueur, mais l'iodoforme, comme la lune les nuages, mangeait les
relents. C'était la salle des amputés. Il est extraordinaire comme tout malade ressemble à un amputé, tout le sang quitte
la face vers les jambes, réelles ou virtuelles, sous les draps qui pansent pour
lui, cachent pour les autres. Et puis il fut UNE HEURE. C'est vers cette heure-là que les
opérés du matin se réveillent du chloroforme, et ce fut un cri grondant et
grandissant, sirène de steamer épouvantable. Sengle partit entre les tas d'écume, sillages d'enragés qui
lui demandaient de les tuer. Mais ce n'étaient pas des amputés que Sindbad,
dans l'oubliette marine, assommait avec l'os de leurs propres membres. L'hôpital militaire est le plus gai des bâtiments
militaires, parce qu'il y a très peu d'uniformes dedans. Les infirmiers sont civils — quand l'hospice est mixte — et
les majors ont la pudeur — certains — d'y venir en médecins. Les sœurs et les médecins vivent en noir, avec un peu de
blanc, et les malades végètent en gris. L'hôpital s'ouvrit à Sengle tout plein du gris pommelé que l'on chevauche dans l'encens d'une fumerie
d'opium. Et le caporal infirmier, devant le guichet liminaire, fit
demi-tour et remporta toute l'armée. Sengle quitta son uniforme d'infirmerie, qui n'était qu'un
uniforme de soldat chevronné de jaune, et sécha le ridicule de ses couleurs
sanglantes sous la sandaraque grise. Et personne ne fit plus attention à lui qu'à un entrant
quelconque, jusqu'à ce qu'il se coucha. L'infirmier civil lui remit un thermomètre, un beau
thermomètre d'hôpital, à maxima, fait d'un tube très gros avec une cuvette très
mince, et d'où le mercure ne pouvait redescendre. Et Sengle se souvint d'un
essai de Nosocome. Couché sur le dos, il renversa le thermomètre sous son
aisselle gauche, le tube chauffé se dilata et non, comme il est d'usage, le
mercure de la cuvette, lequel se précipita dans son puits capillaire presque
jusqu'au fon « Quarante-trois », dit-il. Et Sengle épouvanté
d'avoir divulgué en le réussissant jusqu'à l'invraisemblable, son truc, ne put
ne pas crier qu'il se trompait. L'autre regarda au jour de la fenêtre : « C'est bien cela, quarante degrés et trois
dixièmes. » Sengle se répéta le chiffre et observa les sœurs vite
groupées autour du lit, parlant de prières ; et l'infirmier interrogeant
si des ventouses scarifiées ne seraient pas nécessaires, afin qu'en cas de
décès le major fût content. Il avala jusqu'à s'en évanouir de la caféine qu'il
avait apportée ; son pouls devint réellement rapide ; et Nosocome qui
vint le voir nota que ses yeux étaient vitrés. Il semblait à Sengle que la fenêtre en face de lui fût
beaucoup plus près... La vision vitrée précédait de deux mètres les yeux de
Sengle, comme des besicles construites pour une optique protubérante d'anoures,
ou la grande ombre plate qui papillonne en avant des chevaux des voitures
publiques, chassée par le feu des lanternes. Puis des lueurs diverses
tambourinèrent aux quatre vitres, et une forme colorée et délimitée s'étendit.
Sur l'écran blanc de tous les lits, sur le gril vert des châlits parallèles, la
figure d'un soldat couché, tel que la chute d'un pioupiou de bois, se précisa
avec son costume. La tête scalpée et les brodequins hérissés ondulaient trop
blanche ou trop noirs pour le durable souvenir de l'halluciné ; et comme
des fanaux vert et rouge à tribord et à bâbord, luisait la jumelle tache de
teinture lourde, basique et acide, de la veste bleue et de la culotte de
garance, cloisonnée sur le corps couché par le ceinturon vertical. L'être bleu et rouge trembla comme un horizon de mer sous
l'obliquité d'un grain ; et il continua de cuire sur le gril des lits
verts. Et soudain son torse et son ventre gonflèrent horribles et il se
convulsa comme il est d'usage sur un gril. Ses bras bleus et ses jambes rouges,
érigés dans la cambrure des deux cornes d'un croissant, s'enchevêtrèrent
mutuellement dans les ramifications de doigts gonflés et d'orteils soudain
nus ; et l'image fut beaucoup trop régulière pour rester humaine. Le rouge et le bleu, informes d'abord comme les armes de la
ville, eurent les significations hermétiques des planches d'anatomie. Et Sengle
étudia, comme on détaille dans la fièvre, le schéma sur la grande feuille
blanche, ou la préparation entre des lamelles monumentales des deux cœurs,
artériel et veineux, arborant les couleurs héraldiques de l'analyse, et, tels
deux poulpes se tâtonnant de leurs tentacules, confondant au bout de la courbe
symétrique du feuillage viscéral le sang et le ciel de leurs veinules et
artérioles. Les deux lumineux émaux mangèrent la cloison du ceinturon
noir, ainsi que le fond d'un paysage mange et dentelle qui passe devant la dent
des blés jaunes et verts ; s'engrenèrent comme une suture de crâne, et
tout s'écrabouilla clans un violet vite bleu, puis noir. Le cœur de Sengle battit avec une intensité et fréquence
sonore, la caféine étant toute absorbée, qui le réveilla du rêve comme l'heure
matinale d'une horloge. Et il rêva ensuite encore de cœurs anatomisés, cœurs de
gastéropodes séparés, au milieu de longs vaisseaux, comme des bulbes en
caoutchouc d'injecteurs ; cœurs de crocodiles égyptiens, embaumés dans des
vases de verre, pendant que l'animal errait derrière les dernières convulsions
de ses mâchoires. Il vit un très beau crocodile, gris-glauque comme tous les
crocodiles, mais aux griffes cyaniques du bleu d'ordonnance des précédentes
rêveries, le dessus des pattes bossué d'œdème bleu, et bleu aussi quant à la
paupière supérieure, et aux parties sexuelles. Et il sut, comme on sait dans la
science plus immédiate du rêve, que cet azur admirable était l'apanage de
l'être à un seul ventricule. Mémorant des ontogénies, il vit des fœtus conservés, assis sur le renflement de nasse des vases de
cristal, le cœur schématique dans leur poitrine transparente ; et des
nouveau-nés morts avant la deuxième semaine, dont le cœur, comme celui des
fœtus, unissait ses deux oreillettes par la persistance du trou de Botal. Et
malgré l'alcool dissolvant, on se souvenait d'ombre bleuâtre, comme de kohl, à
la pulpe de leurs doigts, à leur sexe et à leur paupière supérieure. Sous la caféine, sa langue était blanche et bruissante comme
une route de neige récente. Sa main appliquée sur son cœur écoutait le frémissement
cataire ; sa main était froide sur sa poitrine moite, ses pieds
exsangues ; et il rêvait qu'il soufflait parmi la neige sur le dessus de
ses doigts bleus. Il erra sous la lune dans des plaines de neige ; il se
réfugia chez Nosocome, au pied de la grande statue de Marsyas, devant la
cheminée éteinte de poussière ; Nosocome semblant fou dépensait des pièces
d'argent blanc dans une tire-lire de verre de forme philosophique, où
bruissaient des bulles et des vapeurs acides rutilaient. Parmi la buée rouge
verdissait une petite lampe, sous un trépie L'absorption de l'ancêtre minéral le rapprochait de l'aïeul
à un seul ventricule, du moins quant aux signes exposés à la vue
d'autrui ; et comme ses yeux s'étaient vitrés à la parole du thermomètre,
cadavre apparent en son vêtement cyanique, il crut fermement rebrousser vers le
sein de sa mère, et son cœur jumeau devenu monstre par la communion des
oreillettes, le sang exclusivement bleu commença de gonfler les extrémités de
son corps. Sengle eut une permission de quinze jours « à titre de
convalescence » pour Paris. Et redevenu le pioupiou bleu et rouge, il
sortit, par toute la ville, vers la gare. Il croisa plusieurs officiers qu'il omit de saluer, mais qui
ne le rappelèrent pas. Et d'ailleurs, pour se prouver à soi sa bonne volonté
d'obséquiosité militaire, six pas avant et six pas après, il leva la main
réglementairement sur : Deux facteurs ; Sept potaches ; Un garçon de recettes ; Un conducteur d'omnibus, qui se promenait, en grande tenue
de service, dans un jardin public. Et comme plusieurs cyclistes y flânaient
aussi, leurs machines accotées à des massifs, naturellement il chercha le garage d'omnibus. Il salua un des cyclistes, parce qu'il portait, à gauche, un
horrible petit insigne, tout tortillé, de club. Il entra dans la cathédrale, s'enquérant du Suisse, afin de
l'honorer à genoux. Il s'humilia ensuite, au hasard du chemin poursuivi,
devant : Le drapeau en zinc d'un lavoir ; Un polichinelle enseigne d'un bazar ; Plusieurs commissionnaires, à cause de leur plaque ; Un marmiton, ayant réfléchi qu'il était peut-être gradé,
quoique le dissimulant sous la similitude de sa tenue de service et de corvée. Et avec la nuit, où les chances de salutations devenaient
moins honorables, il s'approcha des feux mobiles de la gare. Dans l'avenue, il rencontra un groupe de soldats, tordus de
bizarres gestes. Ce n'étaient pas des ivrognes, lesquels, comme on arrose selon
des signes d'infini, sont renvoyés d'un ruisseau à l'autre, et suivent très
exactement en leurs zig-zags les lois de Sengle entendit des bouts de phrases et reconstitua leurs
plaintes : « Nous ne trouverons jamais l'hôpital. Voilà trois fois
que nous avons fait tout le tour de Et ils repartirent, tâtonnant dans un quatrième circuit. Sengle comprit leur hallucination au lu de leur matricule.
D'une petite garnison voisine, sur une hauteur, se multipliaient les cas de
cécité nocturne, à cause de l'altitude. Le major passant sa visite du matin les
expédiait à l'hôpital d'urgence, mais on attendait qu'il y eût un convoi, qu'on
formait et envoyait sans guide après la soupe du soir. Arrivés dans la ville de l'hôpital
le soleil couché, leur amaurose ne comprenant point les lumières artificielles,
les pauvres diables trébuchaient dans le noir absolu. On y était habitué. Voilà
pourquoi les officiers ne s'étaient point scandalisés du manque de courtoisie
militaire de Sengle. Puisse ce chapitre faire comprendre à la foule, la grande
héméralope, qui ne sait voir qu'à des lueurs connues, que d'autres peuvent la
considérer comme une exception morbide, et calculer les ascensions droites et
déclinaisons d'une nuit pour elle sans astre ; qu'il lui fasse pardonner
ce que dans ce livre elle trouvera sacrilège envers ses idoles, car en somme
nous affirmons ceci : qu'il n'arrive pas quotidiennement que les hôpitaux
militaires s'écroulent par suite de l'incurie des médecins-majors ; qu'il
est possible que le fait soit même assez rare ; qu'il y a plusieurs années
qu'il ne s'est produit ; que c'était peut être un fait isolé ; que,
malgré son authenticité (voir certains journaux de l'été de 89) nous avons la
mansuétude de ne le décrire qu'hallucinatoire... Sengle soucieux de la parole de l'Évangile pensa d'abord à
s'enquérir d'une fosse, ou d'une glace de devanture, afin que les aveugles momentanés
culbutassent dedans ; mais de peur de manquer son train il se contenta de
leur dire : « Je suis le Général ; tâchez de prendre une attitude
militaire. » Chez lui, Sengle reçut du lieutenant Vensuet cette prose et
une lettre le priant de la présenter à l'Iodure
de Navarre : L’AMBRE « Ma sœur
Cymodocé, puisque Poséidon ne veut de sa lance tricuspide arrêter l’île errante
où je suis prisonnière, j’insère pour toi ce papyrus dans une amphore scellée
qu’enlèvera l’aigle de mer quand il viendra coutumièrement ravir les tortues
qui pondent et éclosent leurs œufs au soleil sept fois ardent inclus avec moi
dans l’enceinte de verre obscur. « M’as-tu
oubliée, ma sœur, du jour où notre père Nérée, nous ayant surprises enlacées
demandant l'une à l'autre ce que
seuls peuvent nous donner ces hommes qui fendent le sein violet de la mer avec
leurs vaisseaux noirs (et les deux lèvres de la blessure palpitent comme des
ailes), suspendent le lait gonflé des voiles à leurs mâts rigides et
ensemencent les sillons des flots avec des pelles à vanner le grain — nous
menaça d'abord de nous arracher l'une à l'autre avec son trident, comme l'âme
des lymnies de leur coquille en spirale, encore que nous ne fussions jointes
que par le souffle fluide de la mer, te rejeta aux abîmes et fit surgir sur moi
cette île nouvelle qui m’a ramenée comme un filet sur la face du fleuve Océan,
qu’encorbellent des remparts de verre, et qui dans sa course pérenelle engendre
un remous circulaire plus dangereux que Scylla et Charybde ? Vas-tu
recueillie encore dans le lit du fleuve Océan, après les amours des monstrueux
physetères, les joyaux qu’ils laissent à la mer comme salaire de son entremise,
les lingots d’ambre, plus précieux que l’or, parce qu’il flotte et s’imprègne
sans cesse des rayons du jour, jusqu’à ce qu’il soit semblable à une cendre
grise ; qui gémit comme le soufre quand nous le saisissons dans nos mains
flauques, et les jours de tempête luit sans brûler avec dix mille étincelles et
aigrette ? « Je ne verrai
plus mon père Nérée, car sa colère est éternelle, ni toi, Cymodocé ; et si
j'ai emporté le bruit des formes de la mer dans une coquille qui est sa bouche
immobile, je sais que la mer a changé et ne me parle plus en son murmure grave,
car elle glisse sans déferler le long de l'île de verre lubrique, qui tourne
comme un vase entre les mains du potier habile, et s'avance un peu en tournant,
comme le soleil au-dessus de nous, dont elle est le reflet, roule lentement
vers les vagues occidentales où sont les colonnes d'Héraklès. « L'île roule
lentement vers la vague occidentale, sans avoir besoin de pilote, car la
plasticité de la mer l'en garde de se heurter contre les écueils et la semence
d'îles qu'on appelle Disséminées. « Cette nuit Phoebe
s'est levée avec ses trois cornes, mais je ne l'ai point vue à cause de la
hauteur des murailles. Un long rayon s'est enfoncé tout droit dans la mer
invisible, et une faible lueur en est remontée sur le bord de l'île. Et comme
une danse légère et circulaire autour d'un cratère, j'ai vu des formes nues et
des formes drapées de prêtresses d'Hécate qui ont tourné trois fois autour des
rem- parts, dans le sens inverse de la rotation imprimée par le cercle de fumé de ses bords. Une
lueur plus rouge a répondu sur une lointaine obeliscolychnie. « Cette
obeliscolychnie a sans aucun doute arrêté notre course, car elle a la forme du
geste, du commandement, et elle me rappelle les mâts des navires des hommes,
comme la coquille qui est la bouche de la mer me rappelle l'empreinte dont la
quille ovale des vaisseaux signe le ventre violet de la Rieuse. « Ce que voyant,
j'ai hurlé comme une chienne à Phoebe et couru en errant par toute l'île,
jusqu'au tombeau de Micromégas. « L'homme géant
traverse toute l'île couché dans son cercueil de fer, dont la tête est sous « Je n'ai pu
animer Micromégas ni me joindre à la ronde quotinocte des vierges autour de
l'enceinte. « Toutes les
nuits je me tiens nue et debout contre la muraille de verre, et je regarde mon
image collée contre moi debout dans la mer liquide. « Il y a une
inscription sur la muraille, comme quoi pour celui qui embrasse passionnément
son Double à travers le verre, le verre s'anime en un point et devient sexe, et
l'être et l'image s'aiment à travers la muraille, que ce soit par la volonté
des immortels ou par l'artifice d'un savant homme qui a construit des machines
semblables aux vivants, et qui se meuvent, oscillant aux flots et à la
libration de l'île, de l'autre côté du verre. « Les nuages ont
plu tout le jour, et l'eau passe à travers l'île pour rejoindre la mer
souterraine. L'île a repris sa course vers la vague occidentale et je ne vois
pas le soleil, noyé derrière la double colonne d'Héraklès, mais un arc-en-ciel
soutenu à ses deux bouts par les deux chapiteaux distants. « Nos chants
siréniens disaient que qui passe en barque sous l'arc-en-ciel change de
sexe : je retournerai ce soir vers la muraille de verre. » Cymodocé, suspendue
comme une épeire marine par ses cheveux de byssus glauque entre les deux
colonnes d'Héraklès, regarde s'avancer l'île mouvante d'obscur cristal. Une
forme blanche entreluit au fond, et des ongles grincent contre le tain
terrestre de la vitre de l'autre côté de La mer siffle dans la
plaie, emplissant le vase de l'île, qui, déjà franchis les deux piliers,
bascule en arrière ; et l'eau et l'air mêlés jaillissent jusqu'à
l'arc-en-ciel qui grésille, par le trou pareil à l'évent d'un physetère. Et Cymodocé recueille,
flottant sur l'eau, le corps blanc et pourpre, tel qu'une navette de sperme de
baleine. — Prose d'officier », dit Sengle en jetant le manuscrit
dans la cheminée, muni d'une allumette, car on n'était pas en hiver. « Voyons donc quels sont ces
contes que tu veux me faire. » DON QUICHOTTE. Le conseil de guerre. Sengle, les lèvres rasées, descendu de
cellule, serre son revolver de sa main malgré les lavages encore gantée de
bleu, dans la haute poche de sa capote réglementaire. Le bras droit du
prisonnier est engainé dans une manche noire. Et il y a beaucoup d'autres
prisonniers aux lèvres rasées et qui ont une manche noire, et ils semblent des
escholiers anciens dans leurs costumes mi-partis. Les formalités militaires se déroulent, et les plaidoyers
pour la forme, avec au bout l'Afrique et les pioches, surtout un service plus
long aux plus hasardeuses évasions. Sengle libre au pistolet de tir faisait sept mouches au
commandement. Il n'est maladroit qu'au lebel militaire. Un, deux, trois,
quatre, cinq, il a gagné cinq feuilles de macarons au jeu de
massacre ; cinq des plus chamarrés ont sauté de leur voiture. Six. Malgré
la tradition des faits divers, Sengle n'a rien gardé pour lui. A travers
l'encens précédent, il touche d'un bruit flasque la foule intermédiaire. Dans la fumée dissipée, la veilleuse se balance toujours, et
Sengle souillé essuie son ventre et sa poitrine avec son mouchoir. Sengle s'était cru le droit, de par son influence
expérimentée sur l'habitus de petits objets, d'induire l'obéissance probable du
monde. S'il n'est pas vrai qu'une vibration d'aile de mouche aille « faire une
bosse derrière le monde », parce qu'il n'y a pas de derrière l'infini ou
peut-être que les mouvements se transmettent cartésiennement en anneau (il est
bien prouvé que les astres décrivent des ellipses ou tout au moins des spirales
elliptiques de pas court, et qu'un homme dans un désert croyant aller droit
marche vers sa gauche, et il n'y a pas beaucoup de comètes) ; il est
évident qu'un petit mouvement rayonne en des déplacements d'extérieurs
considérables, et que l'écroulement réciproque du monde n'est pas capable de
mouvoir de façon à lui en donner conscience un roseau ; car ledit roseau, emporté dans
la retraite, qui n'est jamais un sauve-qui-peut, des ambiances, resterait à sa
file et à son rang et constaterait que ses rapports, selon les diverses formes
de pensée, à ces ambiances ont permané. Nosocome avait pendu sous un globe une paille horizontale à
une soie de cocon, et vérifié que l'approche d'une chaleur animale ne déplaçait
pas assez l'air inclus pour une libration. Sengle distant de plusieurs mètres
obtenait des déclinaisons par un regard peu prolongé. Sengle joua aux dés un jour, dans un bar, contre Severus
Altmensch, au premier quinze. Il amena trois fois cinq, cinq et cinq. Et il
prit plaisir à annoncer à Severus les points invraisemblables qu'il percevait
tournoyer, avant leur sortie de l'opacité du cornet. Et, le second coup, déjà
un peu ivre d'absinthes et cocktails, il jeta cinq, quatre... Le bourgeoisisme
idiot de Severus ricanait ; et SIX. Personne ne joua plus aux dés avec
lui, car il dépouillait de sommes considérables. Sa force, expirée
vers l'Extérieur, rentrait en lui drainant l'apport de combinaisons
mathématiques. Sengle construisait ses littératures, curieusement et précisément équilibrées, par des sommeils
d'une quinzaine de bonnes heures, après manger et boire ; et éjaculait en
une écriture de quelque méchante demi-heure le résultat. Lequel on pouvait
anatomiser et atomiser indéfiniment, chaque molécule étant cristallisée selon
le système de la masse, avec des hiérarchies vitalisantes, comme les cellules
d'un corps. Des professeurs de philosophie chantent que cette similitude aux
productions naturelles est du Chef-d’Œuvre. Et quant à sa vie pratique, il avait sûre confiance, ayant
expérimenté toujours, à moins que le principe de l'induction ne soit faux, mais
alors les lois physiques seraient donc toutes fausses aussi, qu'il n'avait qu'à
s'en remettre au bienveillant retour des Extérieurs, qui le choqueraient et
bloqueraient dans une série d'impasses d'actes, jusqu'à ce qu'il émergeât, par
l'escalier intérieur du sel, au sommet de Il résultait de ces rapports réciproques avec les Choses,
qu'il était accoutumé à diriger avec sa pensée (mais nous en sommes tous là, et
il n'est pas sûr du tout qu'il y ait une différence, même de temps, entre la
pensée, la volition et l'acte, cf. Le monde n'était qu'un immense bateau, avec Sengle au
gouvernail ; et contrairement au concept hindou de Don Quichottisme un peu que la conception de ce grand moulin
à vent, mais il n'y a encore que les imbéciles qui ne les connaissent que par
la mouture. Et Sengle avait dulcinifié ou déifié sa force. La science, disent les bourgeois, a détrôné la
superstition : une maladie n'est plus causée par le malin esprit, mais par
des microbes que l'on sait détruire d'après des règles connues. Or on va de la
science parfaite au concret digne de La Palisse : car on dit ce qui est
visible aux yeux mortels (ce sont toujours des yeux mortels, donc vulgaires et
très imparfaits, les supposât-on renforcés des microscopes des savants ;
et l'organe des sens étant une cause d'erreur, l'instrument scientifique
amplifie le sens dans la direction de son erreur). La doctrine ancienne dit : la maladie, le mal physique,
tout ce qu'on voudra, est un épisode de la lutte éternelle d'Ahriman contre
Ormutz, du principe du mal contre le principe du bien. L'invocation d'Ormutz combat la cause du mal et non ce mal
lui-même, qui n'est qu'un effet, renouvelable par conséquent tant que la cause
subsiste. Dans les intelligences supérieures, Ormutz et Ahriman se
donnent la peine d'entrer en lutte en personne. Chez elles le mal est vaincu
par Entre le savant et le bourgeois, même comparaison si l'on
veut qu'entre l'esprit simple et l'homme de génie. Le savant est l'homme de
génie de l'analyse (nous n'oublions pas l'esprit synthétique, dit-on, Le clocher est semblable à un
peuplier. A la cime perche la Sainte
dorée Dans l'ombre, rose des vents
mélancolique Avec sa Fille, et sous leurs
pieds les Reliques. Sengle avait été conduit tout petit enfant à ce pèlerinage
de Sainte-Anne, et en gardait des souvenirs qui étaient plusieurs. D'abord, c'était le plus long voyage en chemin de fer qu'il
eût fait, d'autant plus long qu'il avait toujours le mal de mer en chemin de
fer. Ensuite, on arrivait dans des cercles sacrés de pierre
grise, et tout le monde montait à genoux des marches douloureuses, jusqu'au
sommet d'un triangle de granit ; et il jouait debout parmi, parce qu'il
était tout petit enfant. Et il y avait au pied de l'escalier, sur une route droite,
des fossés avec des mares et des grenouilles bleues, et Sengle aimait beaucoup
les mares, parce qu'on ne sait jamais les bêtes qu'on y trouvera, ni même, avec
le tarissement solaire, si l'on retrouvera des mares ou les mêmes mares, et on
croit toujours les avoir rêvées. La première impression d'amour de Sengle fut de vagues
fuyantes devant sa course. Il y avait de l'eau aussi, mais sans herbes ni bêtes, dans
les trois bassins de pierre de « Que le bon Dieu vous bénisse... que le bon Dieu vous
bénisse, la paille au cul et le feu dedans. » On acheta pour Sengle, à l'une de ces vieilles, une petite
bague d'argent qui s'usa tout doucement, jusqu'à disparaître, sur son doigt. Il connut la basilique illuminée toute la nuit comme un
brasero du parvis, et fut la communion de la bouche rouge du grand portail. Il s'extasia devant les costumes et la beauté grecque des
filles, et rit un peu que les fils des fermiers les plus riches fussent
signifiés par un pantalon plus sous les bras et la raideur plus courte de leurs
blouses. Il conçut Sainte Anne comme un astre double, soleil et lune,
faisant les cordages secs des baves filamenteuses des grains, et nette la mer
de ses mobiles verrues visqueuses ; et glaçant d'un tel froid les moulins
incendiés, qu'elle congèle même la flamme. Il ne vit jamais les pierres de Carnac ; mais que les
piles du pont d'Auray étaient de granit triangulaire ; et il fit voir à
des muettes ses paroles, et elles lui répondirent, quoique sourdes, avec une
voix mathématique ; et un sourd-muet qui ne regarda ni ne répondit secoua
la pendaison d'une lanterne sur trente squelettes en dessous d'une trappe. Parmi les bruyères, penil des
menhirs, Selon un pourboire, le
sourd-muet qui rôde Autour du trou du champ des
os des martyrs Tâte avec sa lanterne au bout
d'une corde. Sur les flots de carmin, le
vent souffle en cor. La licorne de mer par la
lande oscille. L'ombre des spectres d'os,
que la lune apporte, Chasse de leur acier la
martre et l'hermine. Contre le chêne â forme humaine,
elle a ri, En mangeant le bruit des
hannetons, C'havann, Et s'ébouriffe, oursin, loin
sur un rocher. Le voyageur marchant sur son
ombre écrit. Sans attendre que le ciel
marque minuit Sous le batail de plumes la
pierre sonne. Et on le remmena à pied jusqu'à des gares, par une route
matinale de genêts, ocellée des croissants de petits scorpions noirs. Il ne revint jamais à Sainte-Anne, mais passa, en wagon,
plusieurs fois devant la pancarte blanche et bleue indiquant le bourg. La nuit,
une distance avant et une distance après, le bourg l'appela par le bruit de mer
d'un pérennel trinqueballement de cloches ; le jour, levaient les doigts
vers lui une multitude de petits ifs de Noël, tout pareils par leurs vergues
retroussées à une forêt de chandeliers à sept branches du temple de Jérusalem. Et il se souvenait d'une foule de choses qu'il avait vues à
Sainte-Anne et qui n'y avaient jamais été, comme d'une Mort-Saint-Innocent, la
tête en forme de massue de sauvage, avec qui il avait de longs pugilats en
rêve, dans un inexistant caveau de la basilique. Et Sainte Anne était tout l'aimable, aux sens et à l'âme, du
plus ancien passé de Sengle. Sengle élut donc Sainte Anne comme truchement de soi avec
l'Extérieur et synthèse de toute sa force éparpillée en saxifrage dans les
interstices des pierres militaires. Et il forma cette synthèse par une
invocation perpétuelle selon soi et selon les rites. Quand il la crut suffisante, il résolut une épreuve
probante, afin de savoir si l'arme était prête. A quatre heures et demie, une sœur venait dire la prière
dans les salles, et avant cinq heures on soupait. Sengle allait présenter à la
sœur trois épaisses assiettes, pour le bouillon, l'aile de poulet et la pomme
cuite, descendait à la cantine acheter une « crotte en chocolat », payait à
l'infirmier le vin qui lui était défendu, et les six derniers quarts d'heure où
il était permis de jouer ou lire s'égouttaient monotones dans les deux carcels
que se disputaient le double centre et les deux bouts de la table longue. Personne n'osait rester debout après sept heures, du jour où
un sergent entra à sept heures juste dans la salle des Fiévreux, Sengle n'ayant
que le temps de s'engainer tout vêtu dans ses draps, et prit pour quatre jours
du Cabanon, là-haut, aux Détenus, les noms des non-couchés qui avaient
eu la naïveté de laisser à leur chevet leurs feuilles. A huit heures, tout chuchotement de lit à lit tu sous les
réclamations des grands malades, il n'y avait pas d'exemple que quelqu'un fût éveillé
dans la grande chambre ; et Sengle n'avait jamais pu rouvrir les yeux
avant le froid des premières heures matinales, chu du vasistas de sa haute
fenêtre. La nuit, il n'y avait pas d'autres rondes que les pas
emplumés de la vieille sœur, faisant boire les derniers venus, qu'elle jugeait
les plus grands malades. Et Sengle les savait par ouï-dire. Il ne crut rien pouvoir demander de plus difficile, pour
l'épreuve de Sa-Dame, qu'un réveil en sursaut, cette nuit-là, à dix heures. Dricarpe était ancien garçon marchand de vins — hum ?
dit le Major. Il se vantait de n'avoir été arrêté qu'une fois pour escroquerie,
laquelle consistait en l'annonce de vedettes d'un journal, qui n'existaient
pas ; et que le dimanche viendrait le voir un cousin ex-perruquier aux
Têtes-de-Veaux. Ses gestes étaient en sautoir, comme d'un valet de cartes, et
sa face en forme de cœur ; l'haleine chaude et puante, les yeux toujours
fermés, confondant leurs cils au duvet des joues blondes. Mains d'aveugle ou de
modeleur, doigts de bossu ou de coupeur de bourses. Avec les claquantes savates
d'hôpital, il marchait comme les chats-huants et les marlous nocturnes. Il
témoigna d'une grande dévotion pour se faire bien voir de la sœur, et le matin
Comme Don Quichotte chevauchant sa rosse entravée dans la
forêt magique évadait vers les contes de sens dépourvus de Sancho le heurt
invisible des marteaux-pilons, Sengle et Dricarpe sur leurs lits voisins
écoutait et contait, et il y avait dans leurs cervelles des bruits de coups sur
des cercueils fermés, ou, par les fentes de portes, vers fit les lits de tous les malades, afin d'avoir plus à
manger ; contradictoirement l'engueula et la terrifia de jurons imprévus.
Fuma avec frénésie, comme il se serait limé le larynx ; crachait du sang
sans cela, et des mucosités immondes que Carlyle a signifiées en nommant les
ordures des oiseaux mous auxquels Dricarpe était pareil : owl-droppings. Semblait ébloui de la
grandeur des salles, et de la liberté intérieure absurde, puisqu'enclose de
grilles. En tout, craintif aux bruits et aux lueurs, et hardi contre la
surveillance comme un pour qui les circonstances auraient fait l'idée de prison
presque innée. Dricarpe dit : « Je vais d'abord vous raconter une histoire de
mendiants. Deux mendiants se rencontrent rue de Rivoli : « Viens,
nous irons chez ce petit charbonnier boire un verre. » C'est un aveugle
qui dit cela à un paralysé qui tremble. Deux demi-setiers. Le paralysé se fait lire
le journal par l'aveugle et lui dit : « A la tienne. » Il s'interrompit pour cracher longuement, dans des
convulsions, et commença, comme suivant des notes, une autre histoire. « Une mendiante à la lettre avait emmené son enfant
dans « Le voilà parti avec l'enfant aux terrasses et elle
suivait par-derrière. Lui profite du moment qu'elle était saoule, s'en va avec
l'enfant, et il avait fait une recette entre les deux, huit à neuf francs. S'en
va avec l'enfant chez un marchand de vins, où il y avait des putains. Le
connaissant et voyant ce beau petit enfant, elles offrent au petit du lait et
des gâteaux. Lui boit quelques verres et s'en va avec l'enfant coucher dans un
hôtel, rue Simon-Lefranc, met le petit dans le lit et saoul se couche sur le
tapis, pour qu'on ne l'accuse pas de viol. Se réveillant le lendemain matin,
n'ayant plus le sou, s'en va avec l'enfant dans les Champs-Élysées, le matin
vers midi mendier pour faire son déjeuner. Va ramasser à la Madeleine de
vieilles fleurs pour chiner. Fait son déjeuner et s'en va boire un verre chez
Monsieur Rabus. On lui dit que la mère vient de venir, il prend son verre et
laisse l'enfant dans le coin. Mais ce que la mère a été faire au poste :
pleurer, a été volé, etc. Alors s'amène et le retrouve chez le marchand de
vins. » Il cracha encore et dit à Sengle : « Je vais vous parler des jeunes filles mendiantes. Des
parents les envoient, et les petits garçons, à partir de six ans jusqu'à
dix-huit, vendre pour la frime, épingles, crayons, lacets dans un panier,
principalement aux alentours des grands magasins, Louvre, Bon Marché. Ils sont
forcés de rapporter telle somme à leurs parents, de deux à six francs ;
mais au lieu de vendre ils font plutôt le truc. Et les parents sont plutôt un
peu de leur faute parce qu'ils taxent les enfants, ne font rien et les battent.
« Je vous parlerai un autre jour des mendiants qui louent
des enfants... des femmes mariées mal avec leurs maris pour putanisme, de la
dernière classe. Il y en a qui ont des enfants et boivent entre elles, alors
que le mari ne rapporte pas assez d'argent. Il y en a qui n'ont pas d'enfants
et s'adressent à celles qui en ont, et voisines. S'en vont avec un ou deux
implorer, parce qu'elles ont plus de toupet que celles qui sont mères
véritablement. Les premières louent pour boire, ayant peur que leur mari les
apprenne mendiantes. « Les estropiés : les estropiés, bancals, etc. Leur principale vie, se lever à huit heures pour aller faire
leur tournée jusqu'à onze ; et leurs outils,
entre eux, c'est de boire quelques verres, soit deux ou trois absinthes, pour travailler. « Passe-moi mes outils »,
disent-ils devant le public. Appellent chantier
le lieu où ils travaillent (mendient), et leur travail fini se donnent
rendez-vous pour dîner entre eux, dans des bouges que sont généralement les
taules où ils vont manger. Après, boivent jusqu'à deux heures et demie. C'est
l'heure que « le rupin commence à sortir », pour se remettre en
chantier, parce qu'ils n'ont plus de pognon. Si la recette est bonne, ne
travaillent que jusqu'à cinq ou six heures. Sinon, vont chez le bistro pour se
redonner du toupet et faire la sortie des ouvrières, avenue de l'Opéra ou rue
de la Paix ou bien rue Tronchet, et à « Il y a les mendiants au marchand de journaux... « Mais les mendiants valides sont le plus souvent en
prison... » Six heures du soir, un entrant en mac-farlane bleu et un
infirmier qui porte son billet d'hôpital. « Voici Monsieur Philippe, dit à Sengle Dricarpe en le
voyant se retourner vers la lumière. — Bonjour, Monsieur,
dit le petit en détachant sa veste et ses brodequins à éperons pour se coucher
dans le lit à gauche de Sengle ; vous attendez la réforme aussi ? — Dans un mois. — Alors je vais être libre avant vous... Est-ce qu'on va prendre
ma température ce soir ? J'ai un peu de fièvre. Mais c'est grand ici, sale
et triste. On ne peut pas sortir tous les jours ? — En demandant la permission au médecin chef. Mais
j'aimerais mieux la réforme d'abord et une seule grande sortie après. — Vous savez que de sortir ça ne m'a pas été utile à
Biarritz ? — Je sais, j'ai lu. — Parce que je n'étais pas dans ma résidence assignée. Je me
suis caché dans une auberge où ils m'ont vendu comme des brutes. Sans cela, je
filais à cheval jusque chez moi, je me couchais et j'étais inviolable. Mais les
gendarmes m'ont pris avant. » Il parlait bref et vite, d'une voix d'enfant confiant pressé
ou haletant. Deux infirmiers vinrent avec un thermomètre. « Vous avez de la fièvre ? dit l'infirmier de
visite. — J'en ai toujours eu peu le soir. — Avez-vous 38 ? Oh oui, vous êtes tout moite et puis
il ne faut pas vous fatiguer. » Et l'infirmier d'exploitation fit un point et un trait sur
la feuille quadrillée à la lueur d'une bougie placée sur la tablette à la tête
du lit. « A quelle heure la visite ? demanda Philippe. — A huit heures. On se lève avant, mais on n'est pas forcé. — Pour la visite, on se couche ? — Oui, cela vaut mieux les premiers jours. — Je me coucherai. » Le planton entra. « Monsieur, voilà vos lettres et journaux, dit-il
obséquieux. — Merci bien... Vous pouvez vous en aller. Quelle tête de
betterave, dit-il à Sengle. — Oui, pas mal », répondit Sengle assoupi déjà. Les
infirmiers avaient laissé avec prévenance le chandelier au verre ovoïde au
chevet, et la tête blonde aux lèvres sensuelles et au menton violent, ensemble
presque féminin pourtant, flottait sur le craquement des journaux dépliés. Les
infirmiers regardaient en contemplation curieuse et respectueuse assez comique.
L'un apporta un crachoir de porcelaine blanche. « Merci bien, mais je ne crache pas beaucoup. »
Sengle s'endormit tout à fait. « N'est-ce pas qu'il est très gentil ? » lui
dit Dricarpe comme il fermait les yeux, percevant deux derniers rayons de la
bougie et de la veilleuse suspendue, jambages inférieurs d'un R d'or
gigantesque. « Tu ne vas pas me dire que tu ne te fais pas dauffer,
avec ton foulard autour du cou, Mademoiselle Tata ! — Je vais te foutre sur la gueule. — Faut pas me la faire, il n'y a qu'à te voir marcher, je
vais te dauffer moi-même. On n'est pas beau, mais on est si cochon. Un peu sur
le bor Une rixe, une baïonnette tirée, avec le même bruit qu'un
pistolet qu'on arme ; un petit bleu infirmier qui s'effondre à la renverse
sur les pieds de Sengle ; un gros corps par-dessus, sang et vomissure. Sengle se réveille, ne comprend rien, est dégoûté, se
souvient, et demande à Dricarpe, réveillé dès les premiers heurts et qui répond
parce qu'il n'a pas vu le meurtre invraisemblable : « Quelle heure est-il ? — Dix heures sont sonnées il y a une minute. » Sengle cessa d'être actif, ce qui consistait pour lui à
épier si l'Extérieur surnaturel s'occupait de lui construire ses œuvres, et
prit conscience du temps par le discontinu des événements, sans lien que
successif, qui défilèrent jusqu'à une bienheureuse date. Ainsi Sengle libre,
comme un enfant une image d'Épinal, regarda plus tard passer des parades
militaires, lui étant agréable, même d'un passé horrible, de se souvenir. Tel jour, un soir. Ravachol, ainsi nommé parce qu'il savait lire et exposait
par intervalles, d'une seule phrase, quelque idée anarchique très simple et
toujours Cela arriva une fois : Ravachol s'arrêta avec son
squelette extérieur de béquilles compliquées contre une borne, ôta son képi et
mendia : « Alsacien, blessé au Tonkin... » Un député le fit réinstaller. Philippe donna à Ravachol deux louis. Astiqué en vieux
militaire, il sortit avec un infirmier, vers une maison à soldats ; et il
promit cinq francs à l'infirmier pour qu'il le posât sur la femme, comme il
l'étendait sur son lit dans la chambre des Fiévreux, et mût vigoureusement, à
des commandements militaires, ses reins paralysés. Il rentra très ivre, et joua aux dames, à quoi il était très
fort, avec un gros aphasique. L'aphasique perdant lui donna un coup de poing ;
Ravachol prit le damier par un angle et frappa ; et, sans béquilles, il s'écroula à la suite du poids, parmi
les rires. Tel jour, un matin. Les deux majors vinrent au lit de Philippe. Le plus gradé était
celui qui avait le moins de titres médicaux. « Êtes-vous sûr que ce ne soit pas un comédien ?
dit-il en montrant Philippe. Vous savez qu'on a inventé des appareils très
perfectionnés pour transporter les crachats tuberculeux. Au fond d'une
éprouvette grosse et courte. Il y a un tube qui va jusqu'au fon — Monsieur le Principal, l'avez-vous ausculté ? Il y a
une caverne bien soufflante et bruissante ici à gauche. — Il y a évidemment une caverne, dit le haut gradé après
avoir écouté, sans avoir l'air de savoir d'ailleurs à quels signes on
reconnaissait une caverne. C'est un vrai nid de bacilles, là-dedans. Je ne
m'étonne plus de ses crachats. Il faut le ponctionner, assurément. — Pardon, Monsieur... Monsieur le Principal, veux-je dire,
dit Philippe. J'ai cette caverne depuis l'âge de douze ans et je sais que ce
poumon gauche est entièrement perdu ; mais le docteur * * * qui me soigne
m'a dit de ne jamais me laisser ponctionner ; elle est circonscrite et
cette opération l'étendrait. Je prends mon parti qu'on ne me réforme pas, mais
je ne veux pas qu'on me tue. — Là, là, calmez-vous, on ne vous fera rien, dit le second
major en lui donnant une petite tape derrière — Quel soldat ça fait, dit le Principal voyant Philippe
subitement évanoui. Enfin, votre canule est placée ? — Parfaitement, mais j'ai dû toucher la pointe du cœur.
Pourquoi a-t-il bougé au lieu de se laisser faire ? — Cela me tire, j'étouffe, dit Philippe remis sur son séant.
— Mais on ne vous ponctionne pas, dit le Principal. Ce n'est
pas une seringue, c'est une sonde. Enfin, puisque le trou est fait, laissez-
nous vous débarrasser : aussi bien, la caverne est explorée maintenant... — J'ai plus confiance en mon médecin qu'en vous, jeta
Philippe. — Prenez garde, vous risquez plus en ne continuant pas. — Allons, tant pis, dit Philippe en serrant les dents,
malgré les signes de Sengle qui lui siffla : — Jeune daim ! » Le bruit grinçant de la petite pompe alterne, les stagiaires
font cercle, le liquide rouge distille dans le flacon à trois tubulures que
tient l'infirmier. Philippe ne dit plus rien, sa chemise est rabattue sur sa
tête. « Ah ça, il n'avait pas besoin d'être ponctionné, dit
le Principal. — Peut-être la canule est-elle mal placée, dit le Major. — Enfin, continuez, dit-il à l'infirmier, on verra ce qui
sortira enfin. — Il ne vient que du sang et des fibrilles de chair. — Ça ne fait rien, ça lui aura valu toujours une bonne
saignée, dit en se frottant les mains le Principal. On a tort d'abandonner
cette ancienne pratique, ça n'a jamais fait de mal à personne. » Ils partent, Sengle engueule Philippe de tous les noms,
pendant que le caporal-infirmier applique sur la piqûre du dos haletant un peu
de collodion. Tel jour, une après-midi. Sur un banc, ils jouèrent aux dés, jetèrent du pain aux moineaux
et organisèrent des courses de feuilles de platane, sous le vent qui roulait
devant eux, vers une pièce d'eau. Puis Dricarpe reprit ses histoires — ou la
sienne : « Il y a des mendiants à qui ça ne fait rien d'être
pris, parce qu'ils ont des places
dans les prisons de la Seine. Ça ne leur fait rien d'être condamnés à six mois
ou un an. Ils ont débuts par un mois ou deux et en ont pris le vice ; ils
ne veulent plus travailler dehors et chinent en sortant, pour avoir une place
de contremaître aux chaussons (1 fr. 25 par jour), ou aux ballons, sacs, etc.
Ou à Il y en a qui n'ont que quatre dixièmes ou trois dixièmes,
ceux qui ont plus d'un an de prison et ceux qui ont plus de cinq ans. « On les met contremaîtres parce qu'ils ont plus
d'influence sur les jeunes et savent mieux le métier, et mouchardent aux
gardiens, et aussi principalement parce qu'ils ont tant de bénéf sur la
marchandise, un sou sur tant de mille de sacs, ou quatre francs par mois, ou
deux centimes, ou sur cinq cents lampions de faits. Ils ont le droit de
dépenser cette gratification, pour que le travail se fasse mieux et plus vite.
S'ils travaillaient, ils gagneraient moins. Et ils n'ont que trois dixièmes. On
met la gratification sur la cantine. « Le travail des estropiés dans les prisons ? Dans
le temps ils ne travaillaient pas, un manchot ne travaillait pas. On lui
faisait faire la queue de cervelas dans la cour avec les inoccupés. On leur
fait coudre des sacs et faire des
boîtes de bûches pour allumer le feu. Ou bien plantons pour tirer la cloche, ou
au greffe pour appeler les personnes qui sont dans les ateliers pour aller au
greffe. Les vieux, à partir de soixante ans, ou qui voient mal clair, on leur
trouve toujours du travail pour les occuper, soit à Nanterre. On les met au Sénat,
qui consiste à trier des rognures de papier de « L'infirmerie de Nanterre appartient à l'Assistance
publique. Il y a des médecins très bons... Il y en a. Les malades sont des
vieux à moitié fichus. Quand on va à la visite, le médecin donne surtout de
l'Hunyadi-Janos ou du bismuth, car il n'y a pas de place pour les grands
malades et ce sont les flemmards qui y sont. Pour quatre-vingts, le médecin en
a pour dix minutes. Donne à ceux en traitement des pointes de feu ou des
ventouses. A une diarrhée : « Vous lui donnerez une journée de repos, vous le
laisserez au réfectoire pour qu'il n'attrape pas froi « Pour les bronchites, donne un verre de tisane froide.
Quand ça change de boulanger, le pain est bon mais guère meilleur que dans les
prisons et au-dessous du pain de troupe. On fait des bonshommes avec « Je vous parlerai encore des marchandes de fleurs, des
jeunes filles qui font semblant de vendre des fleurs le soir à la main et font
plutôt le truc, près de l'Olympia, rue de Sèze, au rond-point... » ... La visite de Nosocome parle du régiment : Le piquet en bas. Au feu ! Nosocome était rentré depuis six jours de convalescence. On
lui avait refusé de se louer un remplaçant afin de pouvoir sortir. Il part avec
son peloton en tenue de corvée derrière la pompe. L'incendie, comme tous les incendies. Il y a une façade en
fer qui ne brûle pas, mais chauffe seulement, par où l'on peut monter pour
porter plus haut la lance et sauver des objets. Nosocome grimpe le premier et
après quelques mètres est abattu par une poutre. Les plaies de son bras et de
son pied, pour lesquelles il avait été couché deux mois, se rouvrent dans
l'effort d'avant « Il n'y a plus de danger, dit le lieutenant du premier
peloton. Menons-les manœuvrer un peu, le Champ de Foire n'est pas loin. Ils
n'ont pas d'armes, on leur fera faire de — On va en laisser pourtant quelques-uns, dit le lieutenant
Vensuet, pour garder le feu et puis ça les reposera. Ils en ont besoin. Ou
plutôt, on va renvoyer les éclopés à la caserne et les autres pivoteront. — Et ce grand diable là-bas, qui est pour s'en aller avec
eux. Bougre de Savoyard de tireur au cul, voulez-vous rester là et attendre vos
camarades pour partir à la manœuvre ! — Il a bien travaillé ce militaire, vint dire le paysan
incendié. Il s'est blessé et a saigné partout. — C'est Nosocome, dit Vensuet, je le reconnais à présent. — Ah ! c'est Nosocome, dit le premier lieutenant, alors
c'est différent, il n'a pas besoin de se reposer, il va rester avec nous.
Rassemblement, à droite alignement. Couvrez derrière votre chef de file,
Nosocome, bougre d'andouillar Telle nuit. Le planton à tête de betterave fut victime d'une bonne plaisanterie. Tirant sa flemme
deux ou trois jours pour « courbature » attrapée, dit paternellement
le major, « en pissant contre un mur ? » il dormait toute la
journée ou blaguait en rires sonores près de Philippe, qui ne se levait plus
jamais. Sa tuberculose ayant été diagnostiquée « à forme typhoïque »,
des infirmiers l'empoignaient d'heure en heure, et l'ayant mis nu le
précipitaient dans une baignoire glacée, contre son lit. Aux hurlements
rythmiques, la nuit, des malades se retournaient, forgerons ou laboureurs
colossaux, puis marchaient vers son lit avec menaces de lui casser La veille de l'aventure, le petit tuberculeux fit signe à
l'aumônier passant sa ronde, lequel revint vite avec des ornements sacerdotaux
à double face, vêtus prestement, sans qu'on fît attention. Il confessa en
parlant tout seul, retourna les couleurs des chasubles discrètes et des étoles
clandestines, communia le malade. Après la nuit, celui-ci fut très bien, grâce
à quarante grammes d'alcool, don du Major, aigué de la promesse de congés forts
longs. Et puis soudain il fut tout pâle, ahannant les mouvements de ses côtes
dans un demi-cercle de badauds accourus des jeux des tables. La tête de
betterave sommeillait la bouche fendue. Et puis l'administré jaunit tout d'un
coup, maquillé d'une grimace, et la betterave sauta en chemise et courut en
hurlant par les salles, l'escalier et le jardin. Des militaires vinrent avec
une bière passe-partout, et deux jours après la badauderie précédente se
renouvela devant les vitres de l'amphithéâtre. Pour la première fois Sengle
prit conscience qu'il était dans un hôpital traditionnel. Le Major, qui était exceptionnellement un savant,
travaillant pour soi, pas militaire du tout et pas trop médecin, proposa Sengle pour la réforme, ayant pris le service dans
la salle quand Sengle n'était plus visiblement
malade, parce qu'il comprit qu'il mourait de nostalgie — quoique ce cas ne soit pas prévu dans les livres des
majors. Il proposa Dricarpe, qui était « par bonheur » assez malade
pour que le règlement l'autorisât (on est plus sévère pour la réforme des disciplinaires)
et le sauva des bagnes futurs. Il avait voulu proposer Philippe et fut le seul qui le
reconnût bien véritablement malade, son supérieur hiérarchique préférant
l'envoyer mourir ailleurs, afin que son hôpital ne fût pas responsable. Il causa avec Sengle,
lui donnant d'excellents et intelligents conseils pour son hygiène dans sa vie
civile, et ils parlèrent ensemble des médecins militaires. « Je suis épouvanté, dit le Major, de l'ignorance des
médecins stagiaires et de leur stupidité. Vous aviez mal vu, c'était un
stagiaire qui toucha de son trocart la pointe du cœur de Philippe. « Plus nuls que les plus nuls médecins civils, ils vont
dans des provinces trancher en une minute des existences innombrables. Le rôle
serait si beau du médecin-major, unique soupape de sûreté de cette chaudière
d'enfer de l'armée, qui éclatera sous la révolte des intelligents — ou des
malades torturés — si on ne les lâche. Si le militarisme subsiste, l'État
devrait faire millionnaires les deux ou trois grands médecins dont il s'honore,
pour compenser la tâche fabuleuse qu'il leur donnerait, et à leurs élèves, de
décider de la vie de l'intelligence — avant l'armée et pendant l'armée. Car il
n'y a que les intellectuels qui risquent d'y périr. Et on enverrait au bagne,
ou on ferait clercs d'huissier ou vidangeurs les actuels cuistres et bourreaux. Je tremble
en prévoyant que mon fils leur passera par les pattes... — Le ferez-vous réformer ? » dit Sengle. Le Major
parla d'autre chose. La veille de la réforme. « Eh bien, Sengle, lui dit le Major, c'est demain. Vous
n'avez pas un poil de sec ? Allez faire un tour dans le jardin, tâchez
d'aspirer assez du bleu du ciel pour en garder à vos paupières et à vos doigts.
» Sengle passa devant divers officiers malades qui n'exigèrent
pas le salut, confiants dans les écriteaux de leur allée : On est prié de ne pas exciter, etc. Et
il fit le tour du bassin circulaire. Il n'y tombait plus de feuilles, et toutes
celles qui y étaient tombées avaient coulé. Leur tas nivelé montait jusque sous
la surface, et il n'y avait plus qu'un grand tapis en couronne de velours
pourpre un peu mouillé. Les poissons rouges nageaient le long de la
circonférence, la moitié du corps hors de l'eau, comme sur les estampes ; ils firent
un tour entier devant Sengle, un gros en tête ; et n'ayant trouvé en cette
exploration déjà des centaines de fois renouvelée une eau non empoisonnée du
sang des feuilles, ils repartirent, comme au pas, avec le une-deux haletant de
leurs ouïes militaires. Un des petits pantalons garance, le museau à la chute du jet
central, tétait la vie — et Sengle l'heure — à la solitaire clepsydre. Hélène Suasse, abandonnée des
médecins et à l'agonie... vomit un serpent à deux têtes. Ex-voto de
la basilique de Sainte-Anne. Sengle était catholique et se confessait — à des intervalles
— à un jeune prêtre qu'il avait eu beaucoup de peine à trouver, et qui
approuvait presque une fois pour toutes ses fautes — dans le sens de sa nature
et comme telles (s'il n'était pas scandaleux de juger ainsi des fautes) tendant
vers Dieu. Ceux dont l'intelligence et le corps sont élus, à moins d'imprévu
détraquement, se laissent aller dans la gravitation de leurs actes autour de leur
synthèse intérieure, et ne désobéissent à aucune prescription du Décalogue,
respectant en Dieu soi. Les commandements altruistes : « Le bien
d'autrui... » sont d'aristocratiques formules d'isolement. « Dieu en
vain tu ne jureras » est la seule courtoisie valable ; il est
ridicule de cracher sur son miroir, même l'inspectant par des besicles grossissantes. Les œuvres
de chair ne sont non répugnantes qu'avec des pairs ; et en effet ce n'est
que la fornication que défendit Moïse. Et Sengle, pour compenser dans la symétrie de l'Extérieur le
paradoxe de sa liberté non-conforme, condescendit, dans l'un des panneaux du
triptyque de la confession, à s'agenouiller, quoique dans la guérite centrale
épiât un prêtre militaire. Et la confession fut comme toute confession, avec cet
amusement que le prêtre crut parler à la soldatesque coutumière, l'interrogeant
d'abord des ivrogneries, lupanars et jurons. « Non », répondit simplement Sengle aux
questions ; puis il s'accusa sur quelques points qu'il prit la peine d'expliquer
sommaires ; et enfin reçut la formule dont le vieux zouave sacerdotal
n'était que transmetteur. Après les assassinats possibles acceptés, et tout le
nécessaire pour l'évasion vers soi, Sengle n'avait pas prévu qu'il fût plus
complet, dans la culbute de tout, de repousser aussi du talon, pas trop
directement sans doute, Dieu. On lui rendrait son être libre après le Consummatum est comme dernier mot de
passe du militaire. L'aumônier, ayant compris un peu et honoré dans son âme
confuse d'avoir parlé avec un intelligent qui demain serait quelqu'un et non
plus un homme ; peut-être simplement suivant des adieux usités au lâcher
successif de ses ouailles prisonnières, l'interrogeait sur sa santé, demandant
des détails. Sengle résolument et sincèrement
conta les souffrances nosologiques, son cœur anatomiquement curieux vérifié par
des docteurs divers, et toute la vérité selon les certificats et l'intérieur de
l'hôpital. Puis au matin il s'acquitta du nécessaire sacrilège. Dom***, à qui il s'accusa ou glorifia plus tard,
jugea : « Les Commandements seraient monstrueux d'exiger la
confidence d'un soi compliqué à qui n'en est pas digne. Le Christ en ses
paraboles parlait selon l'actuelle compréhension des peuples. Et il faut se
faire foule pour entretenir la foule — sauf dans l'œuvre d'art, qui ne la
regarde pas. » Sengle prit son miroir, et y relut l'histoire de Sisyphe. La montagne était construite avec beaucoup de soin : En forme de tétraèdre, ou de pyramide issue de trois
escaliers joints, dont les degrés, d'après une loi certaine, à mesure qu'ils
s'étrécissaient vers la cime, paraissaient hauts d'autant plus. Et l'Éternel des armées remit entre les mains de Monsieur
Sisyphe le rocher fatidique, raboteux de tant d'aspérités qu'on ne le pouvait
mieux comparer qu'à une boule parfaitement polie. Et l'Éternel l'instruisit et dit : « Voici, j'ai permis pour toi seul que le diamant,
selon des plans nouveaux de clivage, puisse être taillé en forme de boule « Parce qu'ainsi, étant infiniment dur, il sera d'une
élasticité infinie « Et quand tu auras gravi deux, trois ou quatre degrés
de la pyramide « Avec cette sphère entre tes mains, et que par sa
lubricité elle se dérobera à tes ongles, car elle est très lourde, « Elle rebondira des degrés de porphyre rouge à une
distance deux, quatre ou huit fois géométriquement progressante à travers la
plaine de turquoise « Et il sera tout à fait impossible que tu la portes au
sommet. « C'est pourquoi je te donne pour tâche (sous peine de
mort, et il y aura un de mes anges de plus en plus important à mesure que tu
t'élèveras, et dont la puissance sera semblable à la superposition de plusieurs
degrés dorés, pour veiller à ce que tu ne t'arrêtes nul moment) de porter la sphère
de diamant dans la coupelle terminale de la pyramide de porphyre ; « Et de peur que tu ne te dépites et ne grimpes
précipitamment, ainsi qu'un être dépourvu de sens, exaspéré comme un homme qui joue au bilboquet jusqu'à
la mort et ne dote jamais d'une tête les épaules du pal ; « Voici : je vais t'attacher un boulet à chaque
jambe, et ainsi tu iras moins vite et il sera moins fatigant de te
regarder ; « Et toi, dirige bien ta volonté en un seul sens, la
direction du sommet de cette montagne ; « Après qu'on t'aura rasé la tête et habillé en
forçat ; car je ne veux point anéantir l'intelligence ; et pour ce,
désire ne point connaître que tu en aies une. « Et afin qu'on sache ma puissance, je permettrai que
le peuple te vienne voir deux fois par jour, j'entends ceux qui ont du sens,
c'est-à-dire les hommes gras et rassis, les bonnes et les petits enfants. « Et ces derniers te trouveront très beau, et toi tu
seras très fier, et ils désireront tous d'être semblables à toi, au moins
jusqu'à l'âge de raison. « Et moi je te donnerai tous les jours, au récité de
ton Pater, une obole et quelque
morceau de pain chaumeni, « Et je te donnerai aussi le repos, quand tu auras fini
de monter ta sphère « Comme un escarbot roule une merde. « Et pour que tu aies plaisir à ce travail, il t'est
permis et même enjoint, pendant ce repos octroyé, « De polir ton diamant avec les scrupules d'une brosse
douce (c'est un vieux bouchon de carafe, il lui faut des soins assidus) et avec
tout ce qu'il te paraîtra bon d'acquérir à son usage, dépensant sans contrôle
de tes argents ce que tu voudras ; « Et ce faisant tu fuiras l'oisiveté et le sommeil et
te diras que tu es un martyr, ou plutôt je préfère que tu parfasses ta tâche
sans du tout penser ni dire, mais avec d'autant plus de soin « Comme moi, j'ai construit cette montagne. » Et Monsieur Sisyphe, qui était un homme très sage, observa
toutes ces obédiences au pied de la lettre. Au bout d'un lustre descendit l'Éternel des armées comme une
araignée féroce, se demandant à quoi pouvait servir le travail de Monsieur
Sisyphe pendant ces cinq ans écoulés. Le Destin son père lui avait dit que cette sphère de diamant
était le symbole de la foudre (en boule) que l'on ferait rouler, quand ils
voudraient réattaquer le ciel, sur la tête des Géants. Mais l'Éternel savait
très bien qu'à la rénovation de ce cataclysme, Monsieur Sisyphe laisserait
tomber son bouchon de carafe et passerait temps à voir égorgeter les anges
accrochés aux degrés comme des larbins à une voiture. D'ailleurs, comment
décerveler un géant avec un bouchon de carafe ? — Que n'y avait-il pensé
plus tôt ? L'Éternel des armées allait établir le long de sa montagne de
porphyre, du corps d'une guêpe énorme desséchée, après avoir vidé la peau dure,
un wagon de montagnes russes, utilisant la force inemployée (utilement) et
complaisante de Monsieur Sisyphe, et ainsi récupérer quelques argents. Et il se précipita, solennel pourtant toujours ; et les
anges-larbins sonnèrent des trompettes, et ceux qui étaient le plus haut perchés
sonnèrent des trompettes avec plus de respect, donc plus fort, et ainsi, la
perspective du son observée, l'Éternel n'entendit qu'une égale intensité des
trompettes, comme si un seul étage de larbins avait sonné des trompettes. Et les Danaïdes, pendant immémorial de l'autre côté de la
cheminée à Monsieur Sisyphe, voulurent battre du tambour sur leur fût
traditionnel ; mais il y avait trop longtemps qu'il était percé (cette
explication est d'ailleurs absurde, se dirent-elles ; car une trompette
sonne parce qu'elle est forée de bout en bout ; et si notre tambour
n'était défoncé il serait, par conséquent, plus impossible encore d'en tirer un
son. Et l'Éternel des armées n'aura rien à boire). Quant l'Éternel des armées se fut avancé pour marcher vers
la montagne de porphyre, il était malade. Car la sphère de diamant, qui était
devenue un vrai diamant, brillait au soleil cervicalement sur la montagne, et
Monsieur Sisyphe se reposait pour une valeur considérable sur la montagne
inaccessible. Et l'Éternel ouvrit la bouche et Monsieur Sisyphe aussi, et
l'Éternel écouta, et Monsieur Sisyphe parla ainsi : « Cher Maître, « Vous avez créé toutes choses, Darwin et cette loi que
la fonction fait l'organe ou le développe s'il existe déjà, les exercices physiques,
l'entraînement et Choppy Warburton. « Vous m'avez remis entre les mains une sphère de
diamant si lourde qu'au bout de quelques secondes mes mains lassées devaient la
laisser échapper ; et sa masse croissant dans sa chute selon une fort
belle loi je devais courir après et recommencer de plus loin mon travail. Ce
est très beau. « Mais portée entre mes mains le poids de cette sphère
restait invariable, et m'adonnant — pour Vous servir — à cet hygiénique sport,
la force de mes muscles croissait par l'entraînement et la boule n'était pas
plus lourde. Comme le carré de la vitesse pour ainsi dire aussi, devait croître
mon aptitude à transférer la boule dans la coupelle où Vous m'aviez ordonné. « Il serait somptueux d'ajouter que même, approchant de
la cime, m'éloignant de la terre, le poids de la boule était appréciablement
diminué, car Votre montagne est très haute. « Ma tâche finie, une attraction déserte Votre enfer,
et Vous n'êtes plus l'Éternel des armées ; mais Vous savez qu'il n'a été
créé que par un contre-sens sur Sabaoth ;
et ça vaudra tout autant », dit en s'en allant Monsieur Sisyphe. Et la montagne existe encore : on la montre aux
touristes, qui s'appelle le Peter-Botte, dans l'Ile-de-France, et il y en a une
réduction au bout du Pont-des-Arts, avec des lions de pierre autour. L'Éternel,
si Monsieur Sisyphe n'avait « placé » enfin sa boule, aurait créé le
mouvement perpétuel, c'est une chose très considérable ; depuis il cherche
d'autres inventions pour fabriquer une machine avec l'homme, qui dure
longtemps, ou un siècle au moins ; il fait beaucoup d'essais et n'a rien
trouvé encore de présentable. C'est pourquoi il recommence tout le temps — seul
vrai Sisyphe. Comme la pudeur ferme sur son front les paupières plus
larges de ses mains, Sengle ramena sur le miroir les ailes de bois du
triptyque. Deux ans et demi après, Sengle entra avec Nosocome dans
l'hôpital des petits enfants. Il vêtit, comme son camarade, une longue veste
d'interne en toile blanche, semblable à un bourgeron militaire ; et ils
passèrent d'abord dans la salle de Nosocome, agacés par des infirmières à des
détours d'escaliers. Dans tous les lits, des petites filles regardaient devant
elles, comme est le principal exercice des malades ; et dans un lit
central, une grande poupée, plutôt plus grande que les petites filles, était la
seule qui suivît d'un regard intelligent les visiteurs, du moins comme un
portrait. Dans une salle de petits garçons, Sengle prit un bistouri et
Nosocome demanda à l'infirmière s'il y avait un malade qui desquamât bien. Elle fit basculer le côté droit du lit d'un petit de quatre ans,
abaissa les couvertures et releva « Vous allez me faire mal, Monsieur », dit le
petit, suivant des images ailleurs, au-dedans de sa tête transparente. Nosocome dit quelques bonnes banales paroles, et Sengle,
avec des gestes de barbier, commença de raser les petites écailles paille, du
côté droit du ventre, vers l'aine, et les recueillait dans une enveloppe de
lettre. L'infirmière ouvrit l'autre balustrade de fer du lit
machiné, et on recueillit aussi les écailles sénestres. « Ce n'est pas la peine, vous savez, Madame, dit
Nosocome, de dire au Chef que Monsieur le docteur étranger a recueilli des
squames ; c'est pour des recherches qu'il ne faut pas ébruiter sur le
bacille de la scarlatine. » Sengle de ses ongles poudrés de squames pinça la gorge de
l'infirmière en un geste apparent de viol ; elle rit et ne sut pas. Puis,
s'étant lavé les mains, ils partirent. Pyast et Herreb s'assirent à la turque autour du cabinet de
Nosocome ; Sengle se coucha dans un coin, derrière Il y avait une fille avec un chien sur un divan. « Voici Akem », dit Nosocome, communiant le poète
polonais Pyast, le philosophe allemand Herreb et Sengle des pilules de
haschisch. On attendit une heure, jusqu'à ce que Nosocome bondit, cria qu'il ne voulait chez lui ni putains, ni
chiens, ni surtout chiens de putains, empoigna la bête et la fille jusqu'à la
porte ; et les propos commencèrent. NOSOCOME « En mil huit cent... mil huit cent mille... vers...
vil milliards de verres... PYAST Mille vibriards de verres de montre. NOSOCOME Un éléphant dans une montre ! que tu es bête... quatre
éléphants dans un verre de montre. PYAST « Un sot trouve toujours un puceau... » NOSOCOME La puce demeure au coin du boulevard Saint- Michel. PYAST C'est le boulevard Haussmann qui veut l'emporter, comme
échantillon. NOSOCOME Il prend ça pour des verres de bouteille. Il y a un vers
libre par échantillon. PYAST Il n'a pas besoin de bouteille, puisqu'il se purge avec des
verres libres. NOSOCOME C'est idiot, ça ne s'est jamais vu. PYAST Cet idiot de Jeannot. NOSOCOME Ce n'est pas de la flanelle, l'eau de Hunyadi-Janos. PYAST La flanelle, c'est comme les cors aux pieds, ça ne se porte
plus. NOSOCOME A partir de demain, tu portes de la flanelle. PYAST A partir de demain ? Nous ne sortirons jamais
d'aujourd'hui. NOSOCOME Tiens-tu le rapport de cause à effet ? Tu mets ta tête
dans tes mains. PYAST Expliquons-nous dans le Paris des mots. NOSOCOME La base est PYAST Je suis au milieu de quoi ? Dans deux ou trois cents
ans peut-être. NOSOCOME Ton pareil est naturel. PYAST Il faut que je le retrouve. HERREB Si nous le faisions afficher ? NOSOCOME Tu parlais de flamme, je crois ? Tu étais dans l'eau. HERREB Tu pénètres deux choses à la fois ? PYAST Au milieu, avec deux cerceaux de papier... je crois... Au
milieu, avec... NOSOCOME Suc-ces-si-ve-ment. HERREB Il l'a retrouvé. PYAST Je l'ai laissé tomber. Il était assis dans le sens des
champs, il tournait donc le dos à la route. NOSOCOME Mais si tu étais au milieu, tu ne pouvais pas le prévoir. PYAST Il y a des schémas qui ne peuvent pas être sinueux. NOSOCOME Voilà quinze ans que tu m'expliques quelque chose. PYAST Voilà quinze ans ?... NOSOCOME Tu veux me prouver quelque chose ? PYAST Calchas néant. NOSOCOME Ah ça, dans tes contrebanderies, si tu pouvais tailler tes
mots ? PYAST La morale de la Pologne... HERREB La marelle de la
Pologne... NOSOCOME Pour peu que tu aies crié vive la Pologne... PYAST Tu es un pied russe, un pied et demi. NOSOCOME Retire cela. PYAST Je le retire à demi et il te restera trois quarts de pie HERREB Il a cinq cadavres au bout de chaque pied ! PYAST Tu es un délateur cérébral. Tu as l'obélisque dans un petit
doigt et un cor au pie HERREB Quoi ? PYAST L'a-qua bénite. Ce n'est pas un poisson le Saint-Esprit,
alors il nage dans l'eau bénite. Le Saint-Esprit est un cyprin doré. L'élégance
est un progrès. D'arrière en avant. HERREB L'élégance est pédéraste ? NOSOCOME C'est sens devant derrière. PYAST Qu'est-ce que c'est que son suffrage universel ? Le
suffrage universel est celui où on met un sou par jour pour avoir un journal du
jour. Il y a le Temps et le journal
le Jour. Ça fait deux journaux du
jour. HERREB Et combien de temps ? NOSOCOME Comment peut-il s'apercevoir d'une chose beaucoup plus
grande ? Il se déplayait. PYAST Si tu avais une poutre dans ton œil... NOSOCOME On sait que ça dépend de la dimension de la poutre. PYAST Ça te paraît-il évident ? Tu ne crois pas à l'évidence
d'une poutre dans l'œil ? On ne peut pas changer la lettre imprimée. NOSOCOME Il se déplayait. » Les propos se répliquaient avec une vitesse exagérée, coupés
de silences inévaluables, les haschischins n'ayant pas de notion du temps, sans
doute à cause du nombre des images, et payant sans pose, riches d'années à
milliards, par trois cents ans les minutes et les secondes. Ils n'ont
pas plus la notion de distance, l'accommodation
ne se faisant plus qu'avec un tremblement de cinématographe, et il leur faut un
périple pour débarquer leur main au bras de leur fauteuil. Il y eut un silence
après la conclusion de Nosocome, laquelle était d'un mot forgé ou aboli,
notoirement incompréhensible d'ailleurs. Les quatre étaient encore presque
lucides, Sengle dans son coin plus à l'abri des parfums écoutait et notait, et
on essaya d'artifices pour s'halluciner davantage. La flamme d'alcool, sous la cassolette, fut éteinte, le feu
couvert, et Nosocome dans l'obscurité commença sur place, le plancher branlant,
une course rythmique. On entendit exactement le bruit d'un train, heurt de
pistons, souffle de sifflets (imitation connue dans tous les music-halls) et
ces mots s'échangèrent : « Augustine ! Augustine !... Où vas-tu ?
où vas- tu ? — A Paris, à Paris. » Un disque rouge parut, le cigare
de Nosocome. « L'odeur de la fumée ne vous gêne pas, Madame ? — Horreur ! les deux trains vont se rencontrer ! — Paris, tout le monde discend », dit le minstrel nègre
saluant en ôtant son cigare. Sengle ne se souvient plus, malgré la suggestion,
du premier wagon militaire, vers Halluin et Menin. Son train monte vers des
pays lunaires. Autre volontaire hallucination : dans la pièce à
côté : « Écoutez la messe des morts. NOSOCOME Les pieds devant. Entrez. PYAST Ses pieds sont arrivés avant lui. NOSOCOME Il a de la chair qui ne sent pas frais. » On rallume, mais le pays du haschisch est dans la chambre
maintenant, rapporté par le train
lunaire. L'air est de glycérine pure, et comme on cerne les continents sur les
cartes géographiques, Sengle et les trois ont tout le corps nimbé d'un fluide, épais de douze centimètres, d'abord
loïe-fuller, puis violet obscur. Sengle s'en aperçoit à ce que l'approche des
gestes heurte douloureusement sa sensibilité qui s'extériorise. Herreb, qui s'avançait seul par la porte pour figurer le
convoi des morts, a la face toute brouillée par l'épaisseur de la couche
obscure. Il s'appuie sur un bâton, puis le lève horizontal, les mains aux deux
bouts. HERREB « Pendez-vous. NOSOCOME Le commandant de gendarmerie. PYAST Dans NOSOCOME Vous faites de la barre fixe ? PYAST Il rectifie le cor aux pieds. Le cor aux pieds est un clou
qui marche. NOSOCOME Il fait de la paralysie générale. PYAST La fée de la paralysie générale ? » Herreb, brandissant sa poutre, qui est immense, vêtu de son
halo sidéral, marche vers Sengle. Sengle à la douleur du contact contre son
halo propre, lève les deux bras, les ramène vers sa tête et projette ses doigts
écartés dans la direction des yeux de Herreb. HERREB « Oh ! les clous ! les clous verts ! ils me
pénètrent... PYAST Vous avez un clou dans la plante du pie NOSOCOME Un kiosque où il aboiboie. PYAST, gesticulant. L'homme à l'arbre, venez faire des arbres avec moi, dans la
salle d'arbres. NOSOCOME Quatre hommes des bois et un caporal des bois. PYAST Ha ha ! un caporal des bois ! C'est tout au plus
un gnome des jardins. NOSOCOME ArcaNA ambo HERREB Oh là, Monsieur », dit-il en heurtant son atmosphère
violette, comme un monde dévoyé. Sengle n'écoutait plus les propos affolés, son regard se
fixait comme celui de l'homme à l'arbre, lequel, tenant son bâton par le
milieu, le laissait lentement tourner, presque vertical, génératrice de deux
cônes superposés opposés par le sommet, du fluide hors-naturel des halos des corps. Un
Xipéhuz naissait debout et lumineux, et l'homme des bois parla génialement dans
l'air visqueux, avec trois cents ans entre chacune de ses paroles, et Sengle
écoutait dans l'éternité. L HOMME DES BOIS « J'ai vu un brouillard d'enfer... Oh ! je
suffoque, oh ! que c'est joli... oh ! comme ça se tient ! O 1e
centre. Et là, c'est une molécule. Le centre, c'est merveilleux. Le centre,
oh ! il est beau. Oh là ! le centre. O le centre de Dieu. Et sa
périphérie. Une périphérie n'a qu'un centre. Il y a des jardins. O la fatigue
du mouvement. Je sens une périphéresthésie... Oh là. » Neuf cents ans, puis il marcha vers les autres, et, dieu
condescendant, simple dit : « Je suis l'homme des bois. » Neuf cents ans. « Oh ! voilà que ça tombe. » Neuf cents ans de la chute lente du bâton dans l'éther
consistant. « J'ai de la glace autour de ma canne. Oh ! elle
tourne. Tu tournes autour de mes idées. Mais mes idées ne sont pas rondes.
Pentagonales. Le pentagone est fait de droites. Une idée, ça n'est pas un
chemin, elle n'est pas sinueuse. Ça c'est un raccord, un ressemelage... » Sengle méditait qu'il avait dit PÉRIPHÉRIE et non surface, que le Xipéhuz était donc
vivant. Le fluide de l'homme heurta Sengle et très douloureusement l'homme
geignit encore : « Oh là, Monsieur. » Et il redisparut pour quelques années dans la buée opaque.
Nosocome et Pyast disputaient. PYAST « Un escargot y voit avec ses pattes. Dans le jour, il était
déguisé en limace, il était colimaçon. C'est le milieu, je tiens toujours le
milieu. NOSOCOME L'homme des bois nous coupe. PYAST Mais il ne me traverse pas droit, c'est une subtilité. NOSOCOME Il y a trois jours que nous sommes là. L ' HOMME DES BOIS O mon bâton. PYAST Ton bâtombe. » Il s'approcha encore, et Sengle dut comme précédemment se
protéger par des passes magnétiques. L'HOMME DES BOIS « Oh ! je suis perdu, ces clous... Les clous, Il marcha encore à Sengle, et dit avec un mépris
souverain : « Vous m'observez, Monsieur ?... Oh ! il m'a
foutu un coup de pied avec son ombre. » Sengle lucide voulut
lui faire respirer de l'éther. L'HOMME DES BOIS « Les vapeurs sont changées. » Trois cents ans, et de la voix d'un dernier soupir : « Ah ! tu m'as démoli l'odeur. » Toute la nuit, néanmoins, il alla et vint par deux portes.
Sengle posa un parapluie ouvert par terre et lui dit que c'était une barrière
verte ; et se croyant enfermé pour des myriades d'années il chemina de
plus en plus vieux, ratatiné sur son bâton. On verrouilla les portes, et il
frappait : « Monsieur, ouvrez, il est mort. Misérable, qu'as-tu
fait de cet intestin ? PYAST Ses intestins grêlent, qu'ils brûlent. HERREB Vous avez dévidé les intestins du mort du convoi et les avez
mis sur une bobine. Pourquoi dévides-tu des bobines ? Il dévide des
bobines en Bobino. NOSOCOME Il a des instintestincts grêles. PYAST J'ai connu un mobile qui s'appelait Pompoteau. Pompoteau,
mobile ; auto, mobile. HERREB, frappant à la porte. Présent, c'est un superficiel. PYAST Il ne pouvait pas dire son nom ? NOSOCOME On ne doit pas manifester dans la rue. HERREB Ouvrez, Monsieur, voici le mort. PYAST Pourquoi frappes-tu trois coups ? Quatre et deux font
six, et la moitié de six est trois. NOSOCOME Métaphore. PYAST Félix ! Félix ! NOSOCOME Quoi ? PYAST Mon cher ami, il y a trois quoi, il y a trois quoi, il y a
trois... ? C'est le parler français d'un canard qui... Canal, ce qui passe
devant toi. Tu te déversais. NOSOCOME Je ne me déversais pas. PYAST C'est un parallèle avec le canal. Tu es parallèle au canal.
C'est un misérable, il pénètre ta bêtise. NOSOCOME Il traverse ma bêtise sur la bicyclette de ta c..nerie. PYAST ERgo nominor leo. NOSOCOME Va donc, Jules Simon. La condition pour que deux parallèles
soient parallèles, c'est qu'elles soient de sens contraire. PYAST Mais parle pour la résultante. NOSOCOME Il est ta parallélirésultante. PYAST Rasoir ! il n'en sortira pas. Vous voulez une salade de
lorgnons ? L'HOMME, derrière la porte. O des clous, ce n'est pas du verre, arrachez les clous, ô
les petits clous, clou-clowns, Footit... NOSOCOME Un enfer doit être une sorte de repos, parce qu'on ne
saurait qu'y faire. PYAST Tu le vois chic. Caricature ! NOSOCOME L'enfer n'est pas em...dant. PYAST Parce que c'est la seule chose possible. NOSOCOME Il voulait donc
savoir ce quelque chose, l'homme des bois ? PYAST Et pourquoi est-il entré pour vouloir le savoir. NOSOCOME Il veut savoir quelque chose ? L'enfer est de l'espace
à dix dimensions. PYAST Passe tes dimensions, il y en a au moins neuf honorables. NOSOCOME Il y a les trois, plus le creux... PYAST Le pneu... NOSOCOME Le temps... PYAST Et réciproquement. Le présent a les dimensions de l'espace. NOSOCOME La logique, c'est le marteau du raisonnement. PYAST La logique qui tue. Tiens, avaleur de mots :
Rhizomorhododendron. NOSOCOME Je m'expose enrhizé sur les places publiques. PYAST Il... rien. L’HOMME DES BOIS, entrant. Le café passe parce qu'il a des subtilités. » D'autres haschischins qui n'avaient point parlé sont étendus
par terre, dans la vomissure ; les parfums empilés sans ordre sur la
cassolette deviennent infects. « Vous faites des oeufs sur le plat ? »
demande Pyast à Nosocome. Sengle le plus lucide parce que l'état de haschich est le
plus semblable à son état normal, puisque c'est un état supérieur, par une
réciproque simple est devenu presque un homme normal, et a pris des notes. Il
veut ouvrir la fenêtre pour évaporer dans l'air la bulle irisée dont l'étouffe
Akem. Les autres, parmi leur marche des Juifs-Errants et leurs cris
d'énergumènes, clament : « Empêchez-le de se jeter. » L'homme des bois, sa crise décroissant, redevient l'Allemand
philosophe Herreb. Il déploie d'un coin qu'il ornait un drapeau français,
plissé derrière sa tête, et crie : « Vive Félix Faure ! Vive la
République ! » Nosocome reprend le drapeau, en roule deux tiers, se ceint
du troisième et s'écrie : « Voici les Anglais ! — Si on brûlait le drapeau ? dit Sengle. — Le drapeau est éternel parce que c'est la patrie, dit
Pyast. — Ça évite la peine de le brûler », pensa Sengle. On découvre et allume une lanterne en papier rayé tricolore.
« La lanterne, dit Pyast, est un trou lumineux avec un
drapeau autour. » On l'accroche au bout de la hampe du drapeau, second
bâton de l'homme des bois, et Herreb reprend sa marche précipitée. Sengle
recouché dans son coin fixe, comme Herreb fixait le Centre, une lune, la
projection sur le plafond blanc de la clarté délimitée par la couronne
circulaire de la lanterne, plus grande et blanche que la vraie lune, avec au
milieu un être noir, l'ornement de cuivre du bout de la hampe, qui est
l'homme avec son fagot ou un monument lunaire avec deux corniches, chargées
d'êtres innombrables et dévorateurs. La lune dispensatrice de mort est dans la chambre, évoquée
par Akem, et Sengle la gardera, repliée comme un claque, dans un étui ron « Mon frère chéri, voici les érailles du dragon liberté
qu'il te faut revêtir. Il suffit qu'elles se greffent en un endroit, et tu n'as
pas besoin de prendre garde aux feuilles de tilleul. Voici, je crois, le
meilleur moyen de faire cette greffe sûre et invisible. « Nous nous sommes lavé les mains, dans des excursions
cycliques, du cambouis des machines avec du savon noir et des bouchons de
copeaux étroits. Il faut te frictionner avec un de ces bouchons de copeaux les
bras à l'endroit où l'on vaccine, ou mieux, car c'est le tissu le plus semblable
aux cellules de ces écailles, le ventre des deux côtés à l'endroit où nous
sommes encore imberbes. Il n'y aura pas d'écorchure et cependant le sang
viendra et remportera la scarlatine vers ton cœur. Ça vaut mieux que d'avoir pardessus les
habits militaires ou dedans les douze balles que tu risques. Mon affection te
souhaite que tu sois bien malade. SENGLE » « P.-S. — Suivra une autre enveloppe qui contiendra de
minuscules champignons jaunes et quelques autres fragments agréables. Tu peux
t'amuser à en frotter le pourtour intérieur des képis de ton caporal et de tes
voisins d'escouade ; ils seront vite peladeux et teigneux. Tu peux aussi
sans danger garder quelques favus aux ongles, à condition de les essuyer
amicalement à la brosse construite pour cet usage des têtes des soldats
militaires. Il y aura encore, dans un appareil de transport spécial, une
seringue Pravaz, chargée de cultures diphtériques, que je ne te recommande que
si ton gant de crin scarlatin n'a pas donné un assez efficace massage ;
cette dernière opération serait, après quelques mois de liberté réformée,
mortelle, et tu feras mieux d'inculquer ce minime clystère à l'eau de la cruche de
S. » Nosocome expliqua à Sengle : « Le seul moyen de transport postal de nos bacilles et
cultures est la chaufferette japonaise. « Car la culture ne se conserve vivante qu'à une
température qu'il faut calculer d'abor « La chaufferette japonaise, qu'on trouve dans tous les
bazars japonais, est une boîte en fer blanc grande comme la main, percée de
cinq trous ou tubes. On la vend avec cinq cartouches de papier pelure spécial,
roulé serré, qui brûlent sans fumée huit heures. « On ne voit rien et il y a une température très égale
de quarante-cinq degrés dans la boîte. « On attache les tubes de culture dans la chaufferette afin
qu'ils ne trépident pas, et l'on abaisse la température autant que l'on veut
au- dessous de ces quarante-cinq degrés, en agrandissant les cinq trous. « Il convient de fixer, comme les cultures dans la
chaufferette, celle-ci dans une boîte en bois, invisiblement forée, réservoir
d'air et isolateur contre le froid rapide, si notre client est incorporé à plus
de huit heures de Paris. » Pour avoir voulu généraliser ces alchimies, au mois de mars
était mort leur factotum Dricarpe. Les Champs-Élysées, du brouillard, quelques cyclistes. Des
camelots offrent aux chapeaux des enluminures triangulaires. Avec ses
espadrilles, Dricarpe marche, les yeux fermés et blonds sous le soleil dépoli,
comme un patineur par un étang gris, ou les marlous nocturnes. Les cartons
qu'il vend brochent de petits livrets, qu'il offre, d'un regard d'anoblepas et
d'un geste de cartes transparentes. Il bonimente derrière un urinoir : « Demandez la réforme, Monsieur, le moyen de l'obtenir.
Je la vends deux sous. Une petite brochure, compilée par le Dr Nosocome,
d'après les conférences de Monsieur Scheffel, professeur au Gnadenthal. Tous
les trucs y sont indiqués, depuis la feinte belistresse d'une chute du rectum
par un bout d'intestin d'animal, laquelle est citée par Ambroise Paré...
Voulez-vous (il secoua un trousseau de minuscules ferblanteries bizarres) la guimbarde ? Avec cette musique
derrière les dents, où elle est invisible, car elle s'agrafe à une seule des
mâchoires et on ne la découvre pas, même la bouche ouverte, à chaque
inspiration l'auscultant entend, où qu'il pose l'oreille, des râles
sous-crépitants, tuberculose au troisième degré. Voulez-vous... « Mais plutôt, voici les formules (et il les sortit de
sa braguette sordide, où elles étaient dissimulées dans les six trous du
barillet d'un revolver d'or à la crosse grêlée de diamants), dans ces
minuscules volumes couleur du temps, de découvertes surhumaines que nous vous
garantissons qu'aucun des ânes nés dans les Facultés, sous la boue d'une
science tâtonnante, n'entreverra avant cinq cents ans. La première
recroqueville pour un jour le corps d'un tiers de sa hauteur ; la seconde,
au moyen d'une simple injection qu'elle indique, paralyse pour le temps qu'on
veut jusqu'à la rigidité cadavérique et un commencement de putréfaction. La troisième, pressentie par Swédiaur, a déjà servi une
fois... Mille francs chaque recette de liberté. La formule est garantie à un
seul exemplaire, et après soixante-dix secondes, le temps de la lire, les
lettres phosphoriques, au contact de l'air, et le papier, déflagrent et fusent
spontanément... » Un agent, ayant vu Dricarpe entraîner dans l'urinoir un
jeune homme, accourait. « La sixième... » La cervelle de Dricarpe éclaboussa
lubriquement les deux parois internes de l'angle dièdre d'ardoise tapissé
d'inscriptions obscènes. Le jeune homme, qui était un poète, prit à la main le
revolver d'or. Il fut acquitté plus tard de sa légitime défense. La lampe brûla sur la table rouge et respira son cri de
grillon. Les murs étaient tendus de vert jaune, et ce fut aussi bien le chant
des élytres des insectes de la mousse, que le déchirement intime du tronc du
soufre au cœur cristallin. Du noir cuivré posa ses mouches sur le masque blanc
regardant par le mur, et sous le moulage Valens se mit à apparaître et vivre.
Il souleva un peu vers les coins extérieurs ses sourcils, garda les yeux
baissés et pleura un peu d'âme, comme l'ombre d'une fumée, de ses cils par ses
lèvres et son menton nus, vers Sengle. Et sa bouche
pensa. La bouche seule, comme une feuille d'arbre, est différente
selon tous les visages, et c'en est la partie qu'on puisse dessiner
sans savoir dessiner, car on signifiera toujours par des traits courbés au
hasard des lèvres et des mouvements de lèvres qui existent. Et même quand les
voix sont pareilles, deux qui causent ont des bouches différentes. Parce qu'il
y a des instants où ils ne causent pas et où les bouches restent elles-mêmes.
C'étaient des lèvres militairement domestiquées pour la convention du langage
qu'épiaient les petites sourdes-muettes d'Auray, avant de leur répondre par la
géométrie d'une uniforme gymnastique. Valens se taisait et c'était bien la voix du Silence de
Valens libre. Et l'on prouve physiquement que des lèvres moulées en plâtre
sont plus éloquentes que les lèvres rouges : celles-ci boivent la lumière
et sont réellement noires ; la bouche du masque renvoyait vers Sengle le baiser de tous les soleils aspirés ensemble et de
toutes les lampes épuisées sur la table des lectures. Et Sengle crut qu'à cette heure-là
(sans se demander si l'inoculation morbide rêvée était possible et si les
boîtes de fer où brûlait le papier
japonais suffisaient à conserver la vie aux petites imitations de la perdre) son
frère s'éveillait à la liberté et s'évadait, comme lui même deux ans et demi
auparavant, sur les montures de fumée grise. Et pour revivre ce passé il se haussa vers le masque ;
et la tête ne fut plus la visite d'un corps qui n'entre pas par une chatière du
mur, mais Sengle eut sur leur table et sous leur
lampe la cervelle et l'âme de son frère. La figure blanche était tout à fait celle d'une chambre
d'hôpital, bossuée de lits candides, les narines semblaient le soulèvement de
genoux joints, et le front était tiré sur l'âme comme une couverture blanche. Valens renvoyait toujours vers les yeux de Sengle le baiser de la lampe ; le crissement d'élytres
vivait toujours, et ce fut la réviviscence de la dernière promenade des deux
frères, les atomes bruissants, comme les petits
grillons jaunes qui habitent les galeries polyédriques du soufre ; et cela
était encore tout à fait pareil à la musique céleste des sphères. La tête était toute seule et toute nue, et c'était l'intelligence de Valens que Sengle recouvrait et soulevait entre ses mains, hors du
rouge et bleu de la chrysalide disciplinaire. La tête était même trop seule et trop nue ; l'âme de
Valens (Sengle ne reconnaissait toujours la vie ou
l'âme qu'à des mouvements analogues aux battements d'un cœur) fuyait
simplement, sortant des lèvres, comme un vase coule. Quand Valens était présent
tout entier dans la chambre, son âme était un grand papillon brun-bleu, les
ailes plus élevées vers les coins extérieurs, qui palpitait du vol couplé de
ses sourcils et de ses cils, découvrant et recouvrant la miraculeuse ocellure de ses yeux qui étaient deux mares noires. Sengle était amoureux des mares et
des bêtes qui volent sur les mares ; on ne sait jamais, pensait-il sur la route de Sainte-Anne, si l'on
retrouvera des mares ou les mêmes mares. Une boucle était restée sertie dans le plâtre d'un côté du
front ; sous la caresse de Sengle, le papillon
merveilleux déroula vers lui sa spiritrompe qui était
une plume sombre frisée, comme les vieux arbres de la première désertion
rêvée ; et, vivant, il la recroquevilla comme on plie l'index pour faire
signe qu'on vienne. L'ethnographie chinoise d'un peuple étranger à la Chine...
il ne faut pas qu'un certain vent souffle... Les élytres de la lampe stridulaient plus vite, et le bruit
devint plus continu, comme un dernier trille. Sengle se pencha vers son frère,
désormais deviné, à travers la distance, libre, pour lui rendre toute
l'affection du bon baiser de lumière sonore. La bouche de plâtre devint de chair et rouge pour boire la
libation de l'âme de Sengle. La lampe était devenue
rouge, puis noire, le fer s'éteignait dans l'œil et l'air balançait une vapeur
de larmes. Et après le rouge momentané, les lèvres furent vertes et
adhérèrent toutes froides aux lèvres faites noires de Sengle.
C'étaient trop de complémentaires. La table bascula et Sengle fut par
terre à la suite du tas de neige effrité, souvenir cette fois de la caféine bruissante sur la langue, dans le lit de l'hôpital mixte.
Il enfouit sa face parmi les petites écailles, dont plusieurs collèrent. « Pourquoi la bouche est-elle devenue rouge pour boire
mon âme, qui s'est enfuie par l'occiput à l'entrée de ma face dans la chair
du masque ? » Et Sengle tâtonnait dans la nuit
vers son Soi disparu comme le cœur d'une bombe, la bouche sur son meurtre. Nous avons demandé à Monsieur Prud'homme la fin de
l'histoire de Sengle, ses Mémoires lucides s'arrêtant
là. Réponse : « La vieillesse est le leitmotiv de
l'enfance, les contraires sont identiques, etc. » Monsieur Ribot a déjà physiologiquement expliqué la même
chose, et nous savons que Sengle vivait (et mourrait,
en vertu des belles phrases ci-dessus) de souvenir : Le clocher est semblable à un
peuplier. A la cime perche la Sainte dorée...
Sainte Anne préside à un monument et à une feuille blanche. RÉPUBLIQUE FRANÇAISE Liberté - Égalité –
Fraternité ------ ADMINISTRATION
GÉNÉRALE DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS Nom De l'Établissement ------ Hospice Service de M de Sainte-Anne ------ L nommé âgé
de ans profession tempérament
constitution Entré le 18 Salle Lit
n° Date HISTOIRE DE LA
MALADIE « Le nommé Sengle est né de
parents sains, mais a contracté à la suite d'excès génésiques, des troubles
cardiaques qui l'ont dû faire réformer du service militaire, à son grand
regret, car c'était un excellent soldat (pas une punition). Il n'a jamais donné de signes de
troubles cérébraux. La manie furieuse dont il est aujourd'hui atteint doit être
attribuée à la chute d'un plâtre fort lourd, qui s'est détaché du mur, comme il
travaillait à sa table, et a déterminé un choc violent contre son crâne, ainsi
que l'a prouvé notre enquête... » Sengle avait lu dans un livre
chinois l'ethnographie d'un peuple... Dévolerait outre-mer.
LIVRE I EN WAGON I. — Premier Jour II. — Première Nuit III. — Autre Jour IV. — Éteignoir V. — Itinéraire VI. — Présentations VII. — Suite des Présentations VIII. — Selon une Trajectoire IX. — De l'Abrutissement militaire X. — Au Temps LIVRE II LE LIVRE DE MON FRÈRE I. — Adelphisme et Nostalgie II — Choir III. — La Jatte des Culs IV. — Le Trou de Balle V. — Sous la Bave VI. — Consul Romanus VII. — Le Chant du Coq LIVRE III LE RÊVE CYANIQUE I. — O juste, subtil II. — Pythagore III. — Azur déboucle Azor IV. — Les Héméralopes V. — ...Sur mon petit Cheval gris LIVRE IV LE LIVRE DE DRICARPE I. — Jeux d'Écolier II. — Pataphysique III. — Quelques Truismes IV. — Le Tain des Mares V. — Pendant les Lampes VI. — Dricarpe. VII. — Chevaux de bois VIII. — Mendiants et Prisons IX. — Reportage X. — Heure Militaire XI. — Jusqu'à une Date XII. — Il n'y a qu'un Juste à Sodome. XIII. — Dernières Gueules LIVRE V SISYPHE FAVORI I. — Un peu de Sacrilège II. — Mythologies III. — L'Émail des Poupées IV. — Les Propos des Assassins V. — Lettre de Sengle à Valens VI. — J'ai aussi d'autres Brebis VII. — Cartes opaques VIII. — Sur la route de Dulcinée IX. — Selon Monsieur Prud'hommeII
PREMIÈRE NUIT
III
AUTRE JOURIV
ÉTEIGNOIR
V
ITINÉRAIRE
VI
PRÉSENTATIONS
VII
SUITE DES PRÉSENTATIONSVIII
SELON UNE TRAJECTOIRE
IX
DE L'ABRUTISSEMENT MILITAIRE
X
AU TEMPS
Des traits
Et détrui, et détrui,
Détruisons l'ennemi.
C'est pour sau, c'est pour sau,
C'est pour sau-ver la pa-tri-e!LIVRE II
LE LIVRE DE MON FRÈRE
I
ADELPHISME ET NOSTALGIE
II
CHOIR
III
IV
LE TROU DE BALLE
V
SOUS LA BAVE
VI
CONSUL ROMANUS
VII
LE CHANT DU COQ
LIVRE III
LE RÊVE CYANIQUE
I
O JUSTE, SUBTIL
II
PYTHAGORE
III
AZUR DÉBOUCLE AZOR
IV
LES HÉMÉRALOPES
V
...SUR MON PETIT CHEVAL GRIS
LIVRE IV
LE LIVRE DE DRICARPE
I
JEUX D'ÉCOLIER
II
PATAPHYSIQUE
III
QUELQUES TRUISMES
IV
LE TAIN DES MARES
V PENDANT LES LAMPES
VI
DRICARPE
VII
CHEVAUX DE BOIS
VIII
MENDIANTS ET PRISONS
IX
REPORTAGE
X
HEURE MILITAIRE
XI
JUSQU'A UNE DATE
XII
IL N'Y A QU'UN JUSTE À SODOME
XIII
DERNIÈRES GUEULES
LIVRE V
SISYPHE FAVORI
I
UN PEU DE SACRILÈGE
II
MYTHOLOGIES
III
L'ÉMAIL DES POUPÉES
IV
LES PROPOS DES ASSASSINS
V
LETTRE DE SENGLE A VALENS
VI
J'AI AUSSI D'AUTRES BREBIS
(Suite de la lettre de Sengle)
VII
CARTES OPAQUES
VIII
SUR
IX
SELON MONSIEUR PRUD'HOMME
TABLE